Dvne-Logo

Dvne, Etenem Ænka : un voyage intersidérant en terre prog metal

Du prog au pays des kilts

Au pays de R.L. Stevenson, le plus grand des écrivains écossais, on aime les voyages. Il faut parfois s’extraire des brumes des faubourgs d’Edimburg pour parcourir le vaste monde. Chez Dvne, c’est celui de l’imagination et des espaces interstellaires. Les écossais (accompagnés d’un français à la guitare et au chant, Victor Vicart) se sont plongés depuis leur premier EP dans l’univers de la SF. Celui de Frank Herbert et ses étendues sableuses et arides, bien sur, mais comme beaucoup de groupes prog metal, ils aiment à créer leur propre monde et à développer des histoire au travers d’albums concept. On pense à BTBAM ou encore à Protest The Hero—groupes que j’affectionne particulièrement— bien sur, mais Dvne propose peut-être un éventail de styles encore plus large. On décèle chez eux des influences purement heavy dans certaines mélodies et variations, un amour du sludge et du stoner dans la lourdeur des riffs, des pincées de folk et une propension toute prog à perdre l’auditeur dans des titres qui font voyager de thèmes en thèmes jusqu’à perdre le chemin du retour. Et, comme pour mieux nous égarer, voilà que vient s’ajouter la voix envoutante de sirène de Lissa Robertson (chanteuse/violoniste de Yoko Pwno, groupe electro/folk). Sorti depuis plus d’un mois déjà, Etenem Ænka entre directement dans les meilleurs albums de cette année 2021 et vient confirmer que cette année sera certainement un bon cru pour le metal.

Initié par le français en 2014 alors qu’il résidait encore à Londres, Dvne (Dune, puis Dvne) migre vers le nord du Royaume Uni, enregistre tout d’abord quelques EP, puis un premier album en 2017 sous la houlette de Graeme Young (Chamber recording studio où sont passés Snow patrol, Mogwaï, entre autre…) puis tourne notamment en ouvrant pour Eyehategod, Crowbar, au festival Infernal à Oslo avec Opeth. Le groupe vient de signer pour trois albums sur le prestigieux label Metal Blade Records.

Là où vont les riffs

Sur Asheran (2017), le premier et très bon album du groupe, on sentait encore les hésitations de style, les tergiversations structurelles et une production moins fouillée. Les influences étaient aussi beaucoup plus sensibles, notamment Mastodon. Ce qui n’empêchait guère ce premier opus de laisser augurer du meilleur pour la suite. Si l’ombre du groupe d’Atlanta plane encore quelque peu sur certaines compositions (Si-XIV), les approximations d’Asheran ont été gommées. Hésitante et parfois peu assurée sur le premier album, la voix du français s’affirme et prend de l’ampleur sur les morceaux d’Etenem Æenka. Les riffs percutants sont appuyés par un synthé qui n’est jamais trop présent, jamais envahissant, mais qui donne une ampleur au son et aux harmonies. Les nappes apportent aussi une certaine douceur, comme sur les intermèdes Weighing Of The Heart et Adræden dont l’ambiance ne dénoterait pas sur une nouvelle version musicale de Métropolis. L’alternance voix claire et growl entre les deux chanteurs—l’autre étant le guitariste Dan Barter— est d’ailleurs encore mieux maitrisée et le contraste avec la douceur de la voix de la chanteuse/violoniste écossaise Lissa Robertson rappelle parfois le très réussi duo Cult Of Luna/Julie Christmas de Mariner.

À l’issue de la lente montée du premier titre, Enûma Elis (en akkadien, c’est l’épopée de la création ou littéralement “lorsqu’en haut”. Titre inspiré de la mythologie Babylonienne), on découvre un paysage sonore complexe et surprenant : les premiers thèmes nous emmènent dans un univers prog violent et énergique—et d’une rare efficacité— où des variations sous forme de respirations sont les bienvenues dans une musique dense et électrisante. Towers qui enchaine directement derrière une série d’arpèges s’ouvre sur un rythme doom/sludge énorme où le chant emplit l’espace dans une lutte pour la suprématie avec le riff épais d’intro du titre. Assurément un des (nombreux) morceaux de bravoure le plus réussi de cet album!

Etenem Ænka, une parabole sur les inégalités au prisme de civilisations imaginaires

ou : dans le metal, il n’y a pas que la musique qui est progressi(ste)ve

De nombreux auteurs de science-fiction se servent, ou se servaient de leur art pour raconter des histoires qui ne sont pas si éloignées des préoccupations de notre époque. Si aujourd’hui une figure comme Philip K. Dick (1928-1982)est aussi importante, ce n’est pas forcément due à la force de son écriture, mais plutôt parce que ses thèmes et obsessions résonnent avec ceux de notre temps. On peut également citer les écrits d’une des plus grandes auteures du genre, Ursula K. Le Guin (1929-2018), qui a abordé des thématiques aussi différentes que l’écologie (Le nom du monde est forêt, 1972), la tolérance envers la différence sexuelle et genrée (La main gauche de la nuit, 1969), les clivages capitalisme/communisme dans le sens propre des termes (Les dépossédés, 1974) ou la responsabilité du pouvoir, la confrontation à la mort dans le formidable cycle de Terremer (1967-2005). Plus près de nous, on évoquera les romans d’Alain Damasio qui n’est pas étranger non plus au monde de la musique. Les références aux civilisations arabo-musulman (attention, vous allez lire une phrase à tendance islamo-gauchiste!) et à la résistance afghane, à la sagesse soufi (tasawwuf) et au messianisme, au transhumanisme (déjà!) ou à l’écologie dans le cycle de Dune (Frank et Brian Herbert, Kevin J. Anderson, 1965-2021) ne sont sans doute pas étrangers à l’engouement des membres du groupe pour les paraboles sur notre monde contemporain. Asheran qui était déjà un album concept riche et ancré dans le présent enrobé dans une enveloppe “science-fiction” abordait la relation entre les hommes et leur environnement avec une inspiration plutôt puisée chez Miyazaki. Sur ce nouvel opus, les musiciens se focalisent sur l’aspect social de l’écologie et sur les dangers pressentis du transhumanisme.

La sociologie est un domaine vraiment très intéressant, nous avons donc conçu une histoire qui se déroule dans une civilisation qui a réussi à conquérir la vie éternelle au travers d’une technologie d’avant garde. Ils figurent littéralement un nouveau stade de l’évolution humaine. En dépit des bonnes intentions de départ, au fil des générations, cette technologie se trouve réservée à une élite, et ces quelques élus en devenant immortels génèrent encore plus de fractures dans la société, les classes sociales les plus basses les voyant presque littéralement comme des figures divines du fait de leur isolement et de leur fortune.

https://astralnoizeuk.com/2021/04/21/talking-history-power-and-sci-fi-with-dvne/
Omega Severer, morceau de bravoure épique de 9mn40!

Comme dans toute œuvre de fiction, les influences sont multiples et vont piocher aussi bien dans les autres récits du genre que dans les mythologies du monde entier. Car les mythes ont cette valeur d’universalité qui permet de construire des histoires qui parlent à tous.

…dans « Etemen Aenka », on s’est penché du côté de la légende de la Tour de Babel, inspirée d’une légende babylonienne qui parle d’une tour, Etemenanki, une ziggourat (temple en forme de pyramide) dédiée à un dieu. On a séparé le nom en 2 mots et remplacé le I final par un A, car on trouvait que ça sonnait mieux. Ensuite, on est parti du côté de la mythologie nordique, avec les Aesir, soit le panthéon de ces dieux. Le E dans l’A s’est alors imposé pour y faire référence.

https://www.coreandco.fr/interviews/dvne-mars-2021-375.html

L’écriture d’Etenem Ænka prouve l’énorme potentiel de Dvne

Enûma Elis pose les bases de l’univers, et, à sa suite, Towers nous installe directement dans cette société (pas si) étrangère en nous décrivant les immenses tours dans lesquelles s’isole l’élite de cette civilisation hautement inégalitaire. Éduquées à révérer ceux d’en haut et à les servir, les classes inférieures érigent des tours à la fois physiques et métaphoriques aux dominants. Ce rapport entre classes n’est pas ici sans rappeler celui qui prévalait dans l’ancienne Égypte où Pharaon était vénéré comme une divinité et les pyramides construites à sa gloire. Le titre est d’ailleurs constitué selon une structure similaire, débutant sur une base solide et brute, il se termine tout en montées et en envolées, véritable métaphore de ces architectures “babeliennes”. Est-ce que Court Of The Matriarch qui lui succède est le pendant prog metal du Court of the Crimson King de King Crimson? Peut-être… Toujours est-il que ce titre de plus de sept minutes nous offre une palette de couleurs musicales quasi cinématographiques : on navigue au travers de thèmes et de variations qui, tout en s’intriquant et se croisant, évoquent alternativement une certaine mélancolie douce puis fureur et noirceur. Les riffs tout en hammering et pull off sur un tempo qui se dédouble pour se faire parfois lourd et martial, servent à évoquer les scènes qui se déroulent au cœur même du pouvoir. Après un bref interlude, arrive LE Grand Morceau de bravoure de l’album. Plus encore que Towers, Omega Severer prouve la capacité de Dvne à tenir son auditeur en haleine sur quasiment dix minutes. Le titre est une véritable prouesse prog qui résume à lui seul peut-être l’entièreté de l’album : on y retrouve tous les ingrédients, des riffs punchy aux arpèges ultra entêtants et mélodiques, l’alternance et le dialogue entre les deux chants, les progressions mélodiques inattendues et toujours bien enchainées, des parties batteries épiques, des leads émotionnellement puissants… Bref, un chef d’œuvre de composition.

Le morceau les plus “mastodonien” de l’album

Dès l’intro, SI-XIV nous rappelle que le chef de file du genre, Mastodon, reste encore une référence pour Dvne. Dans l’univers imaginé par nos écossais, le consentement ne se fait pas comme chez nous grâce à certains média complaisants ou aux ordres, mais plutôt à l’aide d’une drogue qui annihile toute velléité de révolte (bon, ça revient un peu au même).

Cette histoire leur permet de fustiger tour à tour la méritocratie, l’acceptation sociale de cet état de fait, mais également de présenter les marginaux qui constituent à la fois le regard extérieur, la voie de la libération et la critique nécessaire du système (Mleccha). Vient le troisième et tranquille interlude, Asphodel, qui ouvre la voie quasi-instrumentale (quelques mots sur onze minutes de musique si on inclus la nappe final qui s’étire sur plusieurs minutes) de la conclusion de ce long métrage musical, Satuya. Ce dernier invoque sur l’écran de l’imagination des images d’apocalypse et de destructions qui viennent ponctuer la fin de cette civilisation aux pieds d’argile.

Un univers et une production toute en nuance

Si cette fresque a une portée symbolique importante, Vicart admet pourtant que le groupe n’est pas très politisé et que lui-même n’est pas particulièrement fan des groupes qui mettent cet aspect des choses en avant. Car il faut souligner qu’il n’y a aucune volonté manichéenne dans le propos et que, au contraire, Dvne désire plutôt présenter une vision des choses toute en nuance et sans jugement. En dépit d’opinions fortes—ils ne faut pas être devin pour voir où penche la balance politique chez Dvne— ils cherchent avant tout l’équilibre entre échappatoire au travers de l’imaginaire et réflexions sur des thèmes actuels. Le choix de ce nom n’est évidemment pas anodin. Il a été adopté lorsque les musiciens se sont rendu à l’évidence que les sujets abordés par l’écrivain étaient très proches de ceux qui les touchaient et qu’ils souhaitaient associer leur travail au sien, en toute humilité.

Nous avons […] choisi le nom Dvne pour le groupe […] parce que nous étions un peu comme “c’est vraiment proche du genre d’environnement que nous voulons pour notre musique”.

https://noobheavy.com/interview-victor-vicart-from-dvne/

La production assurée donc par le fidèle Graeme Young que le groupe considère désormais comme part entière de la formation, s’est lui vu prodiguer les conseils avisés de Joe Barresi (Kyuss, QOTSA, Tool…) au travers de sessions de tutoriels, les musiciens se sont eux concentrés sur leur jeu de scène et leur instrument en vue d’améliorer chacun de ces éléments avant d’entrer en studio ou d’aller défendre les nouveaux titres en live. Il y a eu une attention toute professionnelle portée à la conception du disque. Car chacun a certainement senti qu’en signant chez Metal Blade, un nouveau cap était franchi et que l’opportunité de repousser les limites et d’aller plus loin dans leur musique leur était donnée. Plutôt que de chercher un gros son en empilant les couches de guitare, Vicart s’est penché sur le mode d’enregistrement du groupe post-rock/metal Russian Circle. L’épaisseur de leur production résulte en effet plus d’une sobriété dans la prise de son et d’un choix de multiplier les amplis en série que d’un empilement de prises de son comme chez certains groupes stoner ou sludge. Pour couronner le tout, Vicart utilise une guitare Gordon Smith assez particulière à neuf cordes, les trois cordes graves étant doublées, ce qui épaissit le son et enrichit les harmonies. L’épaisseur est renforcée par l’accordage également particulier en sol# (sol#,sol#, ré#, fa#, la#, ré#).

Etenem Ænka constitue à la fois une formidable découverte et une grande claque pour l’auditeur qui, comme moi avant cette chronique, ignorait tout de Dvne. La question qui se pose maintenant est “comment vont-ils faire pour sortir un album qui sera au moins aussi bon la prochaine fois?“. Lorsqu’on regarde le parcours du groupe et ce qu’en racontent ses membres, on réalise qu’ils ont une capacité de travail et de remise en question qui pourrait bien les amener à nous surprendre lors de leurs prochains concerts et prochaines productions. On est peut-être devant le deuxième album d’un futur “mastodonte” du metal!

Dvne :

Victor Vicart: Guitare / Chant / Clavier
Dudley Tait: Batterie
Daniel Barter: Guitare / Chant
Greg Armstrong: Basse
Evelyn May: Clavier

Liens :

https://songs-of-arrakis.bandcamp.com/album/etemen-nka

https://metalblade.com/dvne/

https://twitter.com/SongsOfArrakis

https://www.facebook.com/DvneUK

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Retour haut de page