Eyehategod en 2020 - credit photo Robb Duchemin

Eyehategod, 30 ans d’intégrité et un nouvel album réussi

Voilà un disque que j’attendais ! J’ai failli agresser mon facteur quand il a sonné à la porte pour récupérer mon vinyle. Eyehategod, la formation emblématique de sludge originaire de La Nouvelle Orléans, vient de sortir un nouvel album intitulé A History Of Nomadic Behaviour sur le label Century Media Records. Grand admirateur de EHG depuis des années, je souhaitais vous en proposer une chronique, car après une écoute intensive je suis en mesure de me prononcer :  cet album est une vraie réussite ni plus, ni moins.

Dans le prolongement de ma chronique, J’ai pris mon courage à deux mains pour contacter la personne chargée des relations presse pour Century Media, pour demander s’il était possible de poser quelques questions au groupe. Je m’attendais à un retour négatif, voir à pas de retour du tout. Quelle ne fut pas ma surprise d’avoir un retour positif à mon email ! Dream Come True comme disent les anglais.

Passé l’euphorie de cette modeste victoire, j’ai commencé à moins faire le mariole : C’est toujours la même chose quand je m’attaque à un groupe que je respecte (les autres j’évite de demander une interview bizarrement), je me fous une pression de dingue… Le stress a augmenté d’autant plus quand j’ai appris que ce serait sans doute le chanteur et fondateur du groupe Mike IX Williams qui prendrait quelques instants afin de me répondre.

Pour illustrer cet article, et cet interview, je vous propose quelques photos tirées de ma collection personnelle, prises par votre serviteur à l’occasion du passage de Eyehategod au Hellfest en 2018.

A History Of Nomadic Behaviour : Eyehategod ou les tribulations de quelques âmes lucides dans un monde de dingues

Douze titres, 41 minutes : Voilà le menu de ce nouvel album de Eyehategod ! Pour les fans du groupe, le successeur du précédent disque sobrement nommé Eyehategod (2014), s’est fait attendre.

Ce sixième album est surprenant : il s’agit sans doute du disque le plus accessible pour ceux qui découvriraient le groupe. Entendons-nous bien, Eyehategod ne s’est pas mis à faire subitement de la pop ! Mais, l’ensemble est plus mélodique qu’à l’accoutumée, et le chant clair de Mike IX Williams contribuent à rendre l’écoute facile tout en conservant l’ADN primaire du groupe.

C’est bien là le tour de force réalisé par Eyehategod, réussir à sortir du carcan imposé par le sludge (courant dont ils sont les principaux instigateurs) en se permettant des incursions vers la culture blues et dixie tout en conservant un message corrosif qui prendra un malin plaisir à asperger une bonne partie de l’humanité. Les sales garçons de la Nouvelle Orléans sont remontés comme des coucous suisses, et ça s’entend. Ce Nomadic Behaviour va sans doute en dérouter plus d’un, notamment chez les fans de la première heure du groupe, qui adhèreront à ce disque (mon cas) ou bien le critiqueront vertement (c’est déjà le cas sur les réseaux sociaux).

Eyehategod – Built Beneath The Lies (2020)

Il y a d’excellents morceaux, de ceux que j’ai envie d’écouter dans cette période bizarre de fin du monde version soft. Eyehategod se fait le catalyseur du trop-plein d’expériences merdiques que nous vivons en ce moment, les paroles de l’album ont beau avoir été écrites par Mike IX Williams entre 2017 et 2019, le parallélisme est assez flagrant avec le constat du chaos actuel qu’est devenu le monde.

Le titre phare du disque High Risk Trigger a été écrit en 2020, son refrain est typique des productions de EHG : Infection is the way, Disruptive crowd takes aim, Burn down the rail yard house, Destroy the USA. Hum ? Certains vont s’étouffer en écoutant ça ! C’est bien le but recherché, Jimmy Bower et ses copains ne sont clairement pas là pour faire acte de diplomatie.

Eyehategod – High Risk Trigger (2020)

Le chaos chez Eyehatgod c’est un peu comme les faux ongles pour Aya Nakamura : une constante incontournable. Les gus ont la fâcheuse manie d’aller nous chercher là où ça fait mal, nous renvoyant aux pires travers de notre espèce. A ce petit jeu, ils excellent, préparez-vous à en prendre plein la poire. Une fois la vague passée, on ne peut qu’apprécier l’aspect salvateur de la musique des gars du Bayou, appeler un chat un chat, parfois ça fait du bien !

Les airs provenant de Louisiane ne font que renforcer l’impression d’urgence à détruire, ou à laisser pourrir, la société moderne. Incantatoires à tendance nihilistes, les morceaux s’enchainent avec une étonnante facilité jusqu’à la conclusion du disque, Every Thing, Every Day, un titre relevant du joyau pur. Je vous laisserait seuls juge pour en apprécier les paroles : Wake up at 5am, Every day, Every thing, Kill your boss, Wrong world, Bitter point, Wrecked world, Damage done, Eyes stare, Never last, Rested soul, Never come back, Kill your boss. Certains lecteurs un peu désabusés penseront : « Putain mais c’est ma vie! » Et oui bonhomme, et visiblement EHG est en mesure de te proposer une solution facile à mettre en œuvre mais néanmoins radicale.

Eyehategod n’a rien perdu de son mordant, comme un vieux rasoir qui aurait trainé dans un bac de douche. Mets le pied dessus, la lame est encore affutée :  tu es certain de finir aux urgences avec le tétanos en prime. Vous aurez compris que c’est assurément ma camelote, reste à savoir si ça sera la vôtre ! A toute fin utile, je vous mets quelques liens en fin d’article…

Une trajectoire musicale sans concessions ni de compromis, rencontre avec Mike IX Williams

Le titre de ce nouvel album est en définitive assez marrant quand on vit à l’époque actuelle…Plus sérieusement, faut-il y voir un clin d’œil au fait que vous passez la plupart de votre temps en tournée ?

Effectivement, nous avons tous passé une bonne partie de l’année cloitrés à la maison…Tu n’es pas le premier à me faire la remarque, sur ce coup-là nous avons fait fort haha !

On peut dire ça, nous n’avons pas arrêté de tourner entre avril 2017 et mars 2020. La pandémie a mis un coup d’arrêt à notre tournée mondiale. Je crois que durant ces trois ans, nous avons dû prendre en tout et pour tout trois semaines de vacances. Pour nous c’est un mode de vie parfait, nous adorons être en tournée.

Mike IX Williams au Hellfest Open Air édition 2018
Mike IX Williams au Hellfest Open Air édition 2018

J’ai regardé la liste des pays où vous vous êtes rendus sur cette dernière tournée, c’est impressionnant ! Pour ma part j’ai eu l’occasion de vous voir au Hellfest Open Air Festival en juin 2018 puis dans un club à Nantes en France en février 2020 il me semble…

C’était effectivement une tournée énorme, la plus grande que nous ayons fait à ce jour je pense. Nous sommes passés par la Tasmanie, le Vietnam, l’Indonésie…Des souvenirs formidables et il nous est arrivé des trucs totalement dingues sur la route !

Nous faisons pas mal de dates dans des petits clubs, c’est notre environnement préféré pour jouer et cela nous ressemble plus. Ceci étant, en Asie nous nous sommes retrouvés dans des clubs immenses avec un public complètement dingue ! Pour nous, sur scène c’est le top. Les festivals en plein air ont aussi leurs qualités et cela nous permet parfois de découvrir de nouveaux groupes et de faire des rencontres sympas, mais clairement on préfère les petites salles.

Eyehategod à Nantes en février 2020

Votre passage à Nantes (le club se nomme le Warehouse) a été filmé, tu as déjà vu la vidéo ? Tu n’as peut-être pas le temps pour regarder/lire tout ce qui sort sur vous ?

Non, mais tu peux m’envoyer le lien ! J’ai beaucoup de défauts, mais je ne pense pas être égocentrique. J’ai beaucoup de mal à comprendre ces gens qui passent leur temps sur les réseaux comme Instagram etc. Pour te répondre clairement, non je ne m’intéresse quasiment pas à ce que qui peut être raconté / mis en ligne sur nous.

Vous avez une image de mecs, comment dire, pas forcément faciles d’accès…

Et pourtant tu vois je te réponds ! Nous sommes juste focus sur ce que nous avons à faire, en évitant de perdre de l’énergie avec des personnes toxiques. La plupart du temps l’Humanité me rend malade. J’évite les contacts inutiles pour m’en préserver. Mais parfois, il se produit un petit miracle quand sur la route tu rencontres des personnes qui en valent la peine et qui te redonnent un peu d’espoir dans le genre humain. Mais ce n’est clairement pas la majorité !

La tournée permet aussi cela, le hasard fait que tu rencontres des gens formidables qui t’accueillent et prennent soin de toi comme s’ils te connaissaient depuis toujours. J’ai noué de belles amitiés de cette sorte.

Et puis nous avons toujours autant de plaisir à être au contact de nos fans et des personnes qui viennent à nos concerts. Autant que possible nous tentons de prendre du temps pour eux après les shows, quand le planning le permet…

Vous faites quoi pour décompresser ? Le rythme d’une tournée pouvant être épuisant, autant physiquement que mentalement.

Entre le transport, les préparatifs pour le concert, le concert en lui-même, le retour à l’hôtel…tu as peu de temps pour toi. Chacun dans le groupe a son petit passe-temps favori. Pour ma part j’aime bien rester tranquille et me retrouver un peu seul, c’est un luxe. Sinon j’aime bien lire. Je lis beaucoup d’autobiographies en rapport avec la musique, dernièrement c’était un bouquin sur Jeffrey Lee Pierce Et puis malheureusement nous avons tous des putains de smartphones sur lesquels nous aimons bien perdre notre temps, mais je ne t’apprends rien !

Il y a quelques années, ta santé n’était pas au beau fixe, comment tu te sens aujourd’hui ?

En 2016 j’ai eu une greffe de foie, et depuis ça va très bien. Je ne bois quasiment plus ou du moins plus dans les quantités que je pouvais m’envoyer avant. En tournée les gens imaginent toujours des espèces d’orgies alcoolisées, dans notre cas nous sommes devenus plutôt sages. Les gars aiment bien se descendre des verres pour se détendre, mais après quelques mois de tournée je peux te garantir qu’ils deviennent totalement sobres, tu ne peux plus voir un verre de près ou de loin !

Mike IX Williams - Hellfest 2018 @BGuillet
Toujours en 2018 au Hellfest!

Comment avez-vous vécu l’arrivée de la pandémie puis la fin de l’année 2020 ?

Nous étions en tournée en Europe de l’Est, nous avions chaque jour des nouvelles de plus en en plus inquiétantes dans les médias jusqu’à notre arrivée en Ukraine à Kiev où les autorités ont décidé de fermer les frontières du pays. Ils ont commencé à nous dire que nous allions rester en Ukraine : je te laisse imaginer l’ambiance. Financièrement, si nous nous étions retrouvés ne serait-ce qu’un mois à Kiev, ça serait devenu intenable, il nous fallait absolument trouver un moyen de rentrer aux USA. Pour ne rien arranger, nous étions en contact avec les gars de Testament et Death Angel qui tournaient eux aussi en Europe de l’Est. Certains d’entre eux ont attrapé le virus, et ils ont été sévèrement atteints…ça n’avait vraiment rien de rassurant. Finalement nous avons réussi à rentrer aux USA, pour retrouver notre pays dans la situation que tu connais.

On va en revenir à votre nouvel album, A History Of Nomadic Behaviour, il était déjà prêt avant la pandémie et le confinement ?

Oui, une grande partie était déjà écrite courant 2018 et en 2019. Lorsque nous sommes rentrés aux USA après l’arrêt de notre tournée, il n’y avait plus que quelques petits ajustements à faire. Je suis rentré en studio en juillet 2020 pour enregistrer les parties vocales puis nous avons mixé le tout en studio chez nous à la Nouvelle Orléans.

Eyehategod – Circle of Nerves (2020)

Te concernant, ton chant est beaucoup plus clair qu’à l’accoutumé sur ce disque…

Oui c’est vrai et ce n’était pas voulu. Nous avons enregistré et lorsque j’ai réentendu ma voix j’ai trouvé ça bien… Peut être que ça ne plaira pas à certains, qui aimeraient entendre la même chose d’un album à l’autre ! Par rapport à nos anciens albums, la production est aussi bien meilleure, moins « noise ». Le son de Eyehategod évolue et c’est bien non ?

Concernant les paroles, c’est bien du EHG pur jus, vous allez vous faire des amis !

Tu ne peux pas plaire à tout le monde, surtout à notre époque. Quoique tu fasses, un trou du cul trouvera le moyen de te critiquer parce que ça ne lui plait pas. Ils auront sûrement leurs raisons de ne pas aimer, mais franchement je m’en tape. Nous ne nous sommes jamais préoccupés de l’avis que l’on pouvait porter sur nous. Cet album sonne comme nous le souhaitions et c’est bien là le principal.

Vous avez atteint une sorte de maturité artistique en somme ?

C’est exactement ça. Sur la forme nous avons évolué, mais pas tant que ça :  nous sommes toujours le même groupe avec un son que je qualifierai de basique. Par contre au fil du temps nous avons produits des albums différents avec une idée de plus en plus précise de ce que nous voulions faire et atteindre comme résultat, c’est sans doute ça la maturité.

Sur ce nouveau disque, hormis le chant qui est surprenant, on a aussi l’impression d’un retour aux sources, vers la musique de la Nouvelle Orléans, avec des sonorités blues qui s’invitent…C’est un choix délibéré ?

C’est sans doute lié à l’écriture de Jimmy (Bower) ! Comme je te le disais, je pense que nous sommes devenus de meilleurs compositeurs au fil du temps, on se permet d’aller sur des choses un peu plus techniques, et effectivement il y a sûrement des inspirations « sudistes » dans notre musique : tu ne peux pas grandir et vivre à la Nouvelle Orléans sans entendre du blues !

Par ailleurs, il y a une cohérence intéressante avec le blues : Les thèmes que j’aborde dans mes paroles sont souvent liés à la condition humaine, notamment aux misères et aux souffrances que peut s’inffliger notre espèce. Ça part souvent de mes expériences personnelles que je traduis en paroles : La démarche est assez proche de celle des artistes blues.

Pour conclure, après la promotion liée à la sortie de l’album, vous avez des projets pour l’année qui débute ?

Remonter sur scène dès que possible et reprendre la route ! C’est l’endroit où nous nous sentons le mieux !

Je remercie le label Century Media Records et Mike pour avoir pris un peu de son temps pour nous répondre. Me concernant, l’année musicale 2021 a mis du temps a démarrer, mais ça valait le coup d’attendre. Eyehategod est à son meilleur niveau sur ce disque,  personnellement je pense qu’il s’agit de leur plus réussi. J’espère que nous les verrons rapidement en concert quelque part en France…en 2022 peut être ?

Liens :

https://www.facebook.com/OfficialEyeHateGod

https://centurymedia.store/store

Fatherubu

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