Sergeant Thunderhoof

Sergeant Thunderhoof ,This Sceptred Veil, la puissance des mythes

Le Somerset regorge de trésors. L’un d’eux fait plus de bruit que les autres. Déjà chroniqué dans ces colonnes pour un excellent split avec Howling Giant, le quartet de stoner anglais, perle de ce comté du sud-ouest de l’île, a sorti début juin sur Pale Wizard le successeur du très bon Terra Solus (2018). Sergeant Thunderhoof s’est depuis ce dernier LP plutôt illustré par ses splits avec différents artistes, dont le sus-mentionné, ou encore par ses covers. On notera celui de Kate Bush, Cloudbusting, sur Beyond The Pale: Vol I avec, sur l’autre face, Tony Reed (Mos Generator, Big Scenic Nowhere…) sorti fin 2020.

This Sceptre Veil a bénéficié d’une campagne de préfinancement qui a permis de produire l’album dans de bonnes conditions. Il a été enregistré une nouvelle fois au Stage 2 Studio (qui a également vu passer Phoxjaw) et masterisé par Tony Reed. Si le groupe s’est formé « par accident » en 2013 suite à une jam entre membres de groupes locaux différents, leur constance force le respect. Depuis leur premier album Zigurat (ce n’est pas sans fierté que je précise que je les ai découverts à ce moment là), ils n’ont pas dévié d’un pouce de leur credo initial.

Mais, progressant toujours dans l’écriture comme dans l’interprétation, ils sont parvenus à se forger une solide réputation. Leur son et la production se sont également affinés avec le temps, les riffs se sont précisés, et ils arrivent avec ce Sceptred Veil à maturité. Vous l’aurez deviné, pas beaucoup d’objectivité à attendre de cette chronique : je suis fan.

Mythes et légendes

Après le break forcé de la pandémie, le groupe s’est attelé à composer son nouvel album. Cherchant l’inspiration, Dan Flitcroft (chant) a choisi de s’appuyer sur la riche histoire de leur région d’origine, le Somerset. Il va donc y incorporer le personnage du Sergeant Thunderhoof, comme si ce caractère fictif qu’il cultive depuis Zigurat (2014) était un protagoniste de ces contes et légendes. Tout l’album est hanté par ces récits où s’invite le non moins mythique (pour les fans du groupe) personnage inventé par les musiciens.

Les ambiances variées et les thèmes musicaux riches et évocateurs contribuent à faire de cet album un livre d’images mentales qui invite à un voyage imaginaire où il ne vous sera laissé aucun répit, jusqu’au titre qui clôture ce superbe album. L’ensemble du LP s’apparente à une fresque épique monumentale, un peu décalée, non sans humour, avec des aspects plus théâtraux et au charme indéniable.

Toute l’Angleterre tiendrait-elle dans les vers de Shakespeare? C’est un peu ce que l’on pourrait croire tant le barde a inspiré d’artistes, de musiciens et reste encore aujourd’hui une référence bien au-delà des rivages de l’île britannique. Faut-il voir dans le titre de cet album une référence à la phrase que prononce John Of Gaunt dans Richard II  » This royal throne of kings, this sceptred isle » ? Sans aucun doute tant ce disque est enraciné dans la terre de la perfide Albion et tant ce vers est entré dans l’inconscient collectif britannique comme une référence à la grandeur du pays.

Cet attachement à l’Angleterre mythique, à ses légendes n’est pas une première pour un groupe d’outre-manche. Que l’on pense à ce pays fantasmé par Ray Davis et les Kinks (The Kinks are Village Green…, Arthur Or The Decline And fall Of The British Empire…) ou encore— et on est là dans un univers qui est plus proche de celui du Sergeant qu’il n’y parait— le Selling England By The Pond de Genesis. Dans cet album comme dans This Sceptred Veil, dans une moindre mesure, les légendes anciennes s’entremêlent aux temps contemporains avec une certaine dose d’ironie et de dérision. L’emblème du groupe, ce fameux Sergeant Thunderhoof, est décrit par les musiciens comme « une figure mythique, qui traverse le temps et peut inspirer de nouveaux thèmes et nouvelles idées ». On y est.

J’ai recherché de nombreuses histoires mythiques et semi-factuelles concernant l’histoire ancienne de l’Angleterre (Avalon), parmi quelques contes fantastiques tournant autour de l’idée de la figure biblique du Christ.

Dan Flitcroft

Entre prog, stoner et hard rock

This Sceptred Veil s’ouvre sur un riff écrasant et puissant illuminé par le chant de Dan Flitcroft, You’ve Stolen The Word. Un titre dans la très respectable lignée de ce qu’ils avaient composé pour le très beau split avec Howlin’ Giant. La part belle faite aux ambiances et la durée du titre montre à quel point le groupe a acquis une maturité dans la maitrise de la composition. Alors que beaucoup pensent que moins c’est plus, les musiciens du Sergeant n’hésitent pas à faire durer un thème, à l’enrober d’arrangements plus ou moins psychés, tel ce pont au milieu du morceau qui s’étire et se glisse insidieusement au creux de vos tympans pour ne plus en ressortir.

On discerne également dans les riffs de Sayer les influences plus heavy metal/hard rock, comme sur King Beyond The Gate, ou encore le premier thème de Show Don’t Tell qui a un je ne sais quoi de Crazy Train alors que Flitcroft aborde le couplet avec une interprétation toute « Blackie Lawlessienne »(WASP)…

Absolute Blue, le troisième titre, laisse transparaitre une certaine mélancolie dans le chant et l’interprétation. Celle-ci est renforcée par les harmonies et arrangements lancinants, presque ballade, du morceau. On redémarre ensuite fort avec le quatrième titre, Foreigner, aux accents qui m’évoquent un Greenleaf qui aurait poussé encore plus le potard de la fuzz et un Rainbow période R. J. Dio sous amphet. Un morceau qui avance, qui emporte et charrie aussi son lot de mélancolie tout au long de ses presque onze minutes. Un de mes titres préférés.

Le final épique de 18 minutes qui comprends deux volets, Avon & Avalon Part I & II, fait sans aucun doute référence à la légende arthurienne dont des éléments géologiques propres au Somerset pourraient être des émanations. Ainsi, le Glastonbury Tor, une colline aux abords du village, est considéré par certains comme le lieu mythique où aurait été édifiée la cité-chateau d’Avalon du roi Arthur. En effet, les bretons appelaient ce lieu « Ynys yr Afalon », soit l’île d’Avalon (this sceptred isle…?). On y aurait découvert deux cercueils à la fin du XIIe siècle qui seraient ceux de Guenièvre et Arthur… On peut aussi deviner, dans les paroles, une référence à la légende selon laquelle Joseph d’Arimathie serait venu jusqu’ici, aurait planté son bâton qui aurait immédiatement fleuri. La plus vieille abbaye d’Angleterre aurait alors été fondée autour de cet arbre.

Moi, je trouve sabot (Hoof=sabot, ok, je sors 🙂)

Si mes sources sont bonnes, This Sceptred Veil annoncerait le début d’une trilogie consacrée aux mythes et légendes du sud de l’Angleterre. Une bonne nouvelle tant cette inspiration aura été porteuse de richesse créative pour ce nouvel opus. Si les musiciens tiennent le pari, on peut s’attendre à avoir de bonnes surprises musicales de leur part dans les années à venir. Car l’univers du groupe est unique et se transcende au travers de riffs dévastateurs (Mark Sayer) soutenus par une section rythmique solide (Jim Camp – basse & Darren Ashman – batterie) et éclairé par le chant de plus en plus maitrisé de Dan Flitcroft.

Je reste toujours à l’écart de la politique ou de l’actualité dans notre musique car nous aimons tout garder dans le monde de The Hoof. Cependant, en écoutant maintenant, je peux certainement entendre beaucoup de cynisme, de tristesse, d’espoir et de décadence de ma vie à l’époque. Je pense que la pandémie m’a forcé à affronter ma propre mortalité et mes défauts perçus.

Dan Flitcroft

L’album s’est construit en plusieurs étapes. Ne pouvant la plupart du temps collaborer directement, jammer, ou enregistrer des riffs expérimentés en répétition ou lors des balances selon leurs habitudes, les membres du groupe ont travaillé séparément. Les batteries, par exemple, ont été tout d’abord programmées avec l’aval du batteur qui validait chaque étape, puis ré enregistrées à la fin. Les riffs ont été enregistrés par Sayer et la section rythmique n’est arrivée qu’en dernier. À de rares exceptions près (Devil’s Daughter, par exemple), le processus de création a été donc totalement bouleversé.

Les paroles de ce morceau sont un peu angoissées, parfois même sarcastiques, ce qui est assez inhabituel chez moi. C’est un titre « hard rock » avec la patte plus familière du « Hoof ». Nous essayons de ne pas trop nous prendre au sérieux et celle-ci est très caractéristique du son que nous avons construit au fil des années. Je trouve que Darren, notre batteur, brille littéralement sur ce titre, et c’est un des rares que nous avons écrits entièrement ensemble, en tant que groupe en salle de répèt.

Dan Flitcroft à propos de Devil’s Daughter

Une trace de sabot à suivre avec attention

Après plus de sept ans d’existence, il serait temps que le Sergent Sabot-Tonerre ait enfin la reconnaissance qu’il mérite. Des premiers albums déjà salués par la critique (Zigurat, 2014-Ride of The Hoof, 2015-Terra Solus, 2018) à ce dernier, le son du groupe s’est affiné sans pour autant perdre cette force écrasante qui les a vus se faire surnommer « The Hoof » par les fans, et s’est enrichi d’apports plus prog et psychédéliques. This Sceptred Veil pourrait bien être la clé qui permettrait au groupe d’atteindre un nouveau pallier de reconnaissance.

Il va sans dire qu’en tant que fan dur de la première heure, je ne suis pas le mieux placé pour être objectif. Mais franchement, cet album a quelque chose de grandiose et magnifique qui en fait un incontournable et, j’espère, l’unanimité des critiques. Il ne peux qu’être parmi les meilleurs albums metal de cette année. Tout classement qui à la veille de 2023 ne l’intègrerait pas dans le palmarès de tête serait de mauvaise foi.

À noter la sortie sur Pale Wizard d’un album hommage à Ziggy Stardust (50e anniversaire quand même…) sur lequel chaque titre est interprété par un artiste différent ainsi qu’un album hommage au Killer d’Alice Cooper dans la même veine.

Liens :

https://sergeantthunderhoof.bandcamp.com/album/this-sceptred-veil

https://palewizard.bigcartel.com/

Les derniers articles par Mr Moonlight (tout voir)

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Retour haut de page