Howling Giant/Sergeant Thunderhoof : Turned to Stone Chapter 2: Masamune & Muramasa, deux fines lames

Temps de lecture : 5 minutes

Masamune & Muramasa, la légende des grands Kajiya (forgerons)

Quoi de mieux pour un split album réunissant deux groupes de metal, que l’évocation de deux forgerons légendaires. Contrairement au chapitre précédent, Turned To Stone Chapter I qui réunissait Mr Bison (Italie) et Spacetrucker (USA, St Louis) (opus également hautement recommandable!), Sergeant Thunderhoof et Howling Giant se sont entendus avec le label pour aborder un thème commun. Le combat des chefs engagé par Ripple Music sur ce chapter II se passe donc sur le plan historique comme musical, en toute amitié, bien sûr. Les deux groupes ont choisi de s’affronter sur la durée, puisque sur chaque face du disque, ils vont déployer respectivement un morceau épique de 19mn pour Howling Giant et 21 mn pour Sergeant Thunderhoof. Le résultat est d’une étonnante homogénéité, chacun réussissant à la fois à fusionner son style, et à faire transparaitre son identité propre, tout en construisant deux titres qui se répondent parfaitement ! Un plaisir d’écoute rare.

Une allégorie du combat entre le bien et le mal :

L’opposition entre deux figures semblables que finalement tout oppose est bien souvent l’occasion de symboliser le combat entre le bien et le mal. Bien sûr, aucun des deux groupes n’est l’un ou l’autre. Par contre, la légende qui est à l’origine du choix de ce thème commun, est une variation nippone—ni mauvaise—de ce conflit multi séculaire et universel.

À ma gauche, Howling Giant et Masamune, une épopée (za)zen

Célébré pour la pureté de son acier et pour avoir créé le nie (arrangement des cristaux dans l’alliage de métaux qui donne une brillance particulière à la lame), Masamune Okazaki, connu aussi sous le nom de Goro Nyudo Masamune exerçait le métier de forgeron au 13e/14e siècle dans la province de Sagami (Centre/Sud-Sud-Est du Japon, aujourd’hui Kanagawa). Une de ses lames aurait été portée par Myamoto Musachi, légendaire escrimeur du pays du soleil levant (Lire La Pierre et le Sabre et La Parfaite Lumière). La légende, ou l’histoire, prétend que le forgeron en vieillissant se tourna de plus en plus vers la méditation Zen, ce qui expliquerait le “comportement” de sa lame dans le mythe qui l’associe à Muramasa. Tout comme les lames de cet artisan, la musique d’Howling Giant est rare et précieuse. Le groupe originaire de Nashville officie dans un metal psyché où les nappes d’orgues soutiennent des guitares parfois aériennes, ou viennent appuyer des riffs au tranchant éprouvé.

La couverture du split illustre parfaitement la scène légendaire réunissant les deux forgerons (ayant vécu à plusieurs siècles d’interval, il s’agit bien évidemment d’un mythe).

Pour ce premier monument de la métallurgie du pays du Soleil Levant auquel s’attaque Howling Giant, les musiciens choisissent de dérouler un morceau digne des plus grands moments de rock progressif, y mêlant du stoner et du space-rock, avec des variations de thèmes et d’intensité, des montées et des ponts, tout en composant des variations sur un même thème particulièrement réussies. Si le riff principal évoque la régularité des coups de marteau de l’artisan et revient le temps de deux couplets et deux refrains, il sert également de thème principal qui sera déroulé et amené à varier sur l’ensemble du titre et à venir se mêler à la reprise des arpèges du début qui serviront de base harmonique pour faire évoluer le morceau. L’utilisation du tom basse pour amener une sonorité et un rythme qui rappelle les wadaïko (grand tambour japonais), permet un glissement stylistique qui va guider le morceau vers un paroxysme lyrique où basse, guitare et orgue s’entremêlent, jusqu’au final intense chargé en émotion .

Embers purify The imperfections River running dry Expose reflections of iron

À ma droite, Sergeant Thunderhoof et Muramasa, surgissements de violence

Muramasa n’est peut-être pas le seul forgeron ayant porté ce nom. En effet, il était courant dans le japon du XV/XVI, époque où il vécu, que plusieurs générations portent le même nom. Toujours est-il qu’il semblerait que le deuxième Muramasa soit le plus célèbre d’entre eux. Il est connu sous le nom de Sengo. Là où l’histoire de ce dernier se mêle étroitement à celle de Masamune, c’est lorsque blessé à plusieurs reprises par des lames du forgeron, le Shogun TOKUGAWA IEYASU (1543-1616) fait interdire ces dernières auxquelles on prête un pouvoir maléfique mystique du au caractère colérique de son créateur. L’artisan aurait alors décidé de signer ses armes “Sengo”. Mais, il aurait existé un trafic de ses œuvres, raccourcies en longs poignards (on parle de suriage), et affublées de la signature de Masamune… Voilà pour l’histoire officielle.

Mais il n’en fallait pas plus pour que naisse la légende d’une confrontation des lames des deux artisans au bord d’un fleuve. Là où c’est intéressant et concerne l’approche musicale pour laquelle les groupes ont respectivement opté, c’est l’attitude des sabres eux-mêmes dans le cour d’eau : plantés dans la rivière, celui de Muramasa aurait tranché tout ce qui passait sur son fil—feuilles, poissons, air— tandis que celui de Masamune aurait éloigné tout ce qui s’en approchait. La morale étant que l’un était habité par l’esprit violent de son créateur (Muramasa), et l’autre par la paix Zen du bouddhisme de son forgeron.

Le titre de Sergeant Thunderhoof vient effectivement faire le contrepoint/contrepoids à celui d’Howling Giant. Muramasa est un morceau dense, compact, beaucoup plus violent que l’aérien Masamune. Deux écoles “metal” s’affrontent ici. Les musiciens originaires du Somerset semblent avoir forgé leur morceau dans le métal le plus résistant ! Comme “tous les bons gars méritent le fuzz“—merci Mudhoney—il serait dommage que ST s’en prive ! Alternant passages calmes tout en arpèges et riffs épais et bourdonnants au groove imparable, le morceau coule comme le flot d’une rivière entre accalmie et rapides, tout en continuité et harmonie. ST est habitué aux morceaux qui s’étirent, ne descendant que très rarement en dessous de 5mn, leurs titres ont plutôt tendance à atteindre aisément les 7/8mn, comme Goat Mushroom sur Ride The Hoof (2015). Mais ce morceau de bravoure qu’est Muramasa constitue une première fort réussie. Les 21mn que dure le titre passent comme un morceau qui ferait la moitié de la durée, preuve de l’équilibre de la structure et de la maitrise de l’écriture atteinte par ST !

Toutefois, il serait malhonnête de réduire Muramasa à un mur de guitares ponctué de baisses d’intensité. La voix assez haute et habillée de réverb de Dan Flitcroft qui part par moment dans des envolées lyriques, ou glisse parfois au contraire dans un registre plus agressif, donne une bonne dose d’air à l’ensemble (sur certains passage, on pense à YOB!). Le chanteur déploie ses mélodies sur un registre plus riche que son collègue d’HG, sans que Tom Polzine n’ait pour autant à rougir de sa performance. Mais c’est certainement ce qui caractérise le mieux le travail du groupe qui se concentre plus sur les atmosphères mettant en valeur le chant que leurs compères du Tenessee plus portés sur une construction complexe du morceau.

Bring me the earth, the rivers and the moon Heaven and hell, I’ll strike them all in two

Une réunion de deux fines lames

C’est une vrai réussite de la part du label qui permet encore une fois, au-delà de la qualité des deux titres, de faire découvrir aux fans de chaque formation la musique de l’autre. À tel point que l’on pourrait croire l’album écrit par un seul groupe—Howling Thunderhoof?—et affirmer honnêtement que les deux forgerons de stoner/psyché partaient bien à armes égales. L’aspect cinématique des deux titres ne fait que renforcer la puissance évocatrice de leur musique et, de fait, illustre superbement cette épopée. L’E.P., qui lorgne plus par sa durée vers le format album, est un des meilleurs et plus intéressants split qu’il m’ait été donné d’entendre !

Si je suis avec attention Sergeant Thunderhoof depuis leur premier et excellent E.P. Zigurat (2014) sans avoir eu la chance de les voir live, Howling Giant n’était qu’un nom entendu au détour d’une conversation ou lu au coin d’un article. Et il aurait été dommage de passer à côté de ce groupe tant leur musique est un condensé de plaisir, un pourvoyeur de good vibes aux ambiances variées. Un petit espoir, les deux groupes avaient prévu de tourner ensemble en 2020, espérons qu’ils reportent ça en 2021… et passent par la France.

Howling Giant (Nashville, Tenesse, since 2014)

Tom Polzine – Guitar and Vocals

Zach Wheeler – Drums and Vocals

Sebastian Baltes – Bass and Vocals

Musicien additionnel :

Drew David Harakal II – Organ/Piano/Synths

Howling Giant (2015), Black Hole Space Wizard part I (2016), Part II (2017), The Space Between Worlds (2019)

https://howlinggiant.bandcamp.com/

https://www.facebook.com/howlinggiant

Sergeant Thunderhoof (Bath, Somerset, since 2013)

Dan Flitcroft – Vocals

Mark Sayer – Guitar

Jim Camp – Bass

Darren Ashman – Drums

Zigurat (2014), Ride of the Hoof (2015), Live on Earth (2016), Terra Solus (2018), Delicate Sound Of Thunderhoof (2020)

https://sergeantthunderhoof.bandcamp.com/

https://www.facebook.com/sergeantthunderhoof

Label :

https://ripplemusic.bandcamp.com/album/turned-to-stone-chapter-2-masamune-muramasa

Mr Moonlight

Entremetteur! Non, pas celui qui concocte des entremets, mais bien un passeur. C'est cela Mr Moonlight, un amoureux de la musique sous toutes ses formes : du métal le plus extrême à l'électronica la plus douce. Pour vous servir

Avatar

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *