“Red Sun Through Smoke” – Ian William Craig

Temps de lecture : 5 minutes

Album après album, Ian William Craig cherche à capturer la texture du souvenir et de l’absence. C’est dans la maison de son grand-père qu’il a enregistré son dernier album, pendant deux semaines. Deux semaines marquées par deux événements tragiques : un incendie apocalyptique qui encerclait la ville, et la mort de son grand-père. 

Chorale en solo.

Si, comme je le pense, la valeur d’un musicien dépend de l’unicité de son univers sonore, alors nul doute que Ian William Craig fait partie des grands. Rares sont les artistes dont le langage est à ce point personnel qu’il suffit de deux secondes d’écoute pour l’identifier. 

La Canadien Ian William Craig est formé au chant lyrique, mais n’a jamais participé à un opéra. En revanche, il se verrait bien mourir en chantant, en compagnie d’une chorale, « Das Lied Von Der Erde » de Mahler : « une mort romantique et glorieuse, ce serait parfait », dit-il dans une interview accordée à Quietus. Curieuse remarque, de la part d’un artiste qui ne compte que sur lui-même pour composer et enregistrer sa musique. 

Craig enregistre, seul, grâce à un dispositif aussi personnel que restreint, des albums empreints d’une grâce et d’une ampleur dignes de la musique orchestrale. Ses instruments ? Sa voix, un sampler, un peu de piano ou de synthétiseur parfois, et surtout les bandes magnétiques. Craig chante comme un ange, s’enregistre, crée des boucles qu’il complète par des harmoniques de plus en plus nombreuses. Un choeur en solo. 

“Contain”, premier titre de l’album phare de Craig, et le plus orienté vers la chanson : “Centres”. La deuxième moitié du morceau donne une idée de l’ambition esthétique du Canadien.

Modus operandi

Le procédé ne serait pas particulièrement original sans les bandes magnétiques, dont Craig exploite la fragilité, pour en faire, avec sa voix, son instrument principal. Comme chacun sait, plus on enregistre sur une même bande, plus le poli du son s’érafle. C’est précisément cette dégradation que recherche Craig. Craig, en concert comme en studio, part de rien. Puis il chante une mélodie, en fait une boucle qu’il fait ensuite passer par tout un circuit de cassettes audio. Tout au long du morceau, elles perdent de leur netteté, acquièrent le grain défectueux des vieilles cassettes, la voix se distord, se grêle de silences intermittents et parasites.

Une fois obtenue cette texture sonore, Craig chante par-dessus : une voix reste toujours au premier plan, mais finira par se mêler aux précédentes, qui s’abîment, se désagrègent parmi d’autres sons, tous enlacés dans des boucles qui ne sont pas exactement synchrones. Les boucles de voix s’entremêlent et dépérissent jusqu’à devenir méconnaissables. Puis vient un accord d’orgue, franc, et un autre, et les sons vieillissants poursuivent leur ronde derrière. 

Mise en son de la mémoire.

Tout cela se savoure comme une chose âpre, généreuse et défectueuse, bref : comme des souvenirs lointains. 

Le dispositif peut sembler très conceptuel. Mais le résultat est incroyablement sensuel. Le souffle des bandes magnétiques, leur bruit blanc, sont comme des caresses. On se plonge dans du Ian William Craig comme on se plongerait en soi-même, à la recherche du recueillement, emmitouflé dans une nostalgie sereine.

Grâce à cette splendide vidéo, ce qui pouvait paraître compliqué se révèle en fait limpide. On y voit Craig à l’oeuvre, seul devant son dispositif, et, à partir d’une note aiguë chantée comme par un ange, construire, peu à peu, une chorale fantomatique et lumineuse. 

Ian William Craig, live à Casa Deebs.

Soleil rouge à travers la fumée

Ian William Craig en est aujourd’hui à son douzième album. Il a enregistré Red Sun Through Smoke en deux semaines – deux semaines tragiques. 

Voici l’histoire. 

Craig s’était engagé à enregistrer un album en août dernier. Il choisit de le faire dans un lieu isolé et plein de souvenirs : la maison de son grand-père, à Kelowna, petite ville de Colombie Britannique entourée par la forêt. Depuis des années, son grand-père, qui souffre de démence, vit de l’autre côté de la rue, dans un établissement médicalisé. Pendant l’enregistrement, il peut donc lui rendre visite, et utiliser le piano auquel plus personne ne touchait depuis des lustres. Après quelques jours de travail, il reçoit un appel de ses parents  : son grand-père est en soins palliatifs. C’est la fin. Ils viennent rejoindre leur fils. Mais ils l’enjoignent à poursuivre l’enregistrement de son album : la vie doit continuer. Le grand-père de Craig meurt au bout d’une semaine. 

Comme si cela ne suffisait pas, Kelowna est encerclée, pendant toute cette période, par un incendie cataclysmique, qui rend le ciel gris et le soleil rouge : red sun through smoke, donc. C’est cet incendie qui précipite la mort du grand-père : ses poumons ne tiennent pas le choc. 

Mais Craig poursuit son travail, se réfugiant dans l’amour qu’il éprouve pour une jeune femme, amour dont il vient d’apprendre qu’il est partagé, pile au moment où la jeune femme devait partir en France, pour plusieurs mois. 

Lointain, puis encore plus lointain

Cela fait beaucoup. 

Et le deuil, l’angoisse de la mort, l’amour à la fois heureux et contrarié, se retrouvent partout dans cet album magnifique, fruit de circonstances tragiques qui s’accordent (par bonheur ?) au modus operandi de Craig : son esthétique de la mémoire défaillante, de la désagrégation sereine, de l’oubli, prend un sens tout particulier avec Red Sun Through Smoke

Craig surprend dès l’ouverture de l’album, avec une chanson a capella, sans fard, pour laquelle il laisse de côté son dispositif sonore. Sur « Random », pour la première fois, Craig chante fort, tire sur sa voix – le cri n’est pas loin. Le ton est donné : cet album sera aussi personnel qu’un journal intime, et aussi bouleversant que la perte d’un être cher. « Weight », ballade jouée au piano, confirme cette note d’intention. Ses arpèges simples et mélancoliques rappellent un autre grand disque sur le deuil : Carrie & Lowell de Sufjan Stevens. « Comma », quant à elle, résume magnifiquement l’esthétique de Craig : sa boucle chorale qui se désagrège à chaque apparition, jusqu’à prendre une texture rocailleuse contraste de plus en plus avec le falsetto déchirant de Craig. Plus tard, dans « Supper », Craig chante, la voix fragile : « We had grief for supper » (“du deuil au dîner”). 

“Weight”, l’un des titres les plus traditionnels de “Red Sun Through Smoke”, évoquant particulièrement “Carrie & Lowell” de Sufjan Stevens.

Entre deux morceaux sur le deuil, sourd la menace mortelle de l’incendie. Les trois minutes de drone abrasif, dans « Condx QRN », préparent un climax aux accents dantesques : « Open Like A loss ». Les guitares saturées y tonnent sans crier gare et se mêlent aux incantations séraphiques de Craig. 

Dans l’opacité de cette fumée percent quelques rais de lumière : « Far And Then Farther », et ses chants d’église, peuvent aussi bien évoquer la distance qui sépare désormais Craig de son grand-père que celle qui l’éloigne de la femme qu’il aime. 

BO du deuil.

Le deuil de Ian William Craig se prolonge dans une oeuvre jumelle à ce disque : un montage vidéo poignant, qui rassemble de vieilles bandes filmées en famille. L’intégralité de son album accompagne ces images. Pour réaliser ce film, Craig a traité les images comme il traite le son : en jouant sur la désagrégation, l’effacement partiel qu’engendrent la reproduction, puis la reproduction de la reproduction. 

Montage vidéo de “Red Sun Through Smoke”, par Ian William Craig.

Intime et épique, Red Sun Through Smoke est un disque fort, pétri d’amour et de chagrin, de noirceur et d’espoir – un disque en deuil, à placer sur le même autel que Carrie & Lowell, Ghosteen de Nick Cave ou Niagara Falls, le prochain album de Connor Long.

http://130701.com/artist/ian-william-craig/

Johann Trümmel

Johann Trümmel a publié un roman, "la Marge Molle"(Balland), en 2008 , et coécrit "La Liste" (10/18) en 2012. Il est aussi l'auteur de chroniques musicales pour Chronicart.

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