CCLCNG : la renaissance de Khonnor

Temps de lecture : 9 minutes

Un miracle. Une renaissance. Khonnor n’est plus, mais Connor Long, lui, renaît sous le nom de CCLCNG. À deux doigts de mourir, fracassé par un accident de la route, et par d’autres accidents de la vie, l’Américain est sur le point de sortir son deuxième album, 15 ans après le premier. Rencontre émue avec un jeune homme aussi touchant qu’intègre.

Be kind, rewind.

Il y a quelques semaines, j’ai consacré un article à l’unique album de Khonnor, Handwriting, composé à 17 ans par un gamin solitaire du Vermont en 2004. Handwriting a tout de suite été considéré comme un chef-d’oeuvre par la presse anglo-saxonne. La musique de Connor Kirby Long, enregistrée dans le sous-sol de la maison familiale, en secret, à l’aide d’un ordinateur et d’un micro provenant d’un kit d’apprentissage du japonais, était inimitable. Une voix nouvelle était née. Tout le monde attendait la suite. Elle n’est jamais venue. 

15 ans après sa sortie, Handwriting ne m’a jamais quitté, et avec lui cette inévitable  question : pourquoi Connor Kirby Long ne donne-t-il plus signe de vie ? J’ai régulièrement fouillé le Net, toutes ces années, pour savoir ce qu’il était advenu de cet énigmatique gamin. Chercher Khonnor était devenu une sorte d’habitude d’abord motivée par la curiosité, puis par la nostalgie, et enfin par elle-même. J’espérais encore mais je n’y croyais plus. 

En novembre 2019, je retrouve finalement la trace de Connor Kirky Long en parcourant un article publié le 11 juillet 2019 dans un journal local américain. La joie cède la place à la stupeur : un jeune homme s’est fait percuter par une voiture, qui a pris la fuite. La victime, un certain Connor Long, est dans le coma.

Je contacte immédiatement son ancien label, Type, son groupe de fans Facebook, ainsi que le site This Is Our Music, qui avait produit un documentaire sur le jeune artiste en 2004

Et là encore, stupeur : au bout de quelques jours, Connor m’écrit. 

Oui, me confirme-t-il : il a bien été victime d’un accident. Et, oui, il a passé l’été dans le coma. Il me donne un rendez-vous sur Skype. Le jour J, il le repousse. Les séances de kiné lui prennent pas mal de son temps. Je trépigne. 

Et nous nous rencontrons enfin, par écrans interposés. 

Evidemment, quand je découvre le nouveau visage de Connor sur Skype, je ne le reconnais pas. Il a maintenant 32 ans, et son visage juvénile est désormais couvert d’une barbe broussailleuse. Il est en pyjama, sur son canapé. Son rire, comme son regard, est franc, clair et doux. 

Il passe la majeure partie de son temps dans sa chambre, en convalescence. Mais lui qui s’est si souvent dissimulé derrière des masques d’animaux et une multitude d’identités (Grandma, I, Cactus, Gaza Faggot, Clown Connecktion, Jimmy Buffer) se révèle jovial, ouvert, et très généreux de sa personne. 

Thé, drogue et cranéoplastie.

Il me raconte tout d’abord ses derniers mois. L’accident. Le coma. Son pied sauvé in extremis par des chirurgiens incrédules. L’extraction de 30% de son crâne, conservés dans un congélateur pendant son séjour à l’hôpital. La cranéoplastie. La mort de son père. Ses problèmes de drogue. “J’ai l’impression que ce qui m’est arrivé ces deux dernières années n’est qu’une blague tordue manigancée par un mauvais génie”. 

Mais l’horizon s’éclaircit. Connor se sait miraculé et se sent renaître. Il va reprendre ses études, se lancer dans le développement de jeux vidéos et devrait commencer les cours au prochain semestre. Cette renaissance passera surtout par la publication prochaine de son deuxième album tant attendu, sous le nom de CCLCNG, pour le label Quantum Natives. 

Pourquoi CCLCNG ? “Les deux premiers C sont les initiales de mes deux prénoms,  Connor et Christian” m’explique-t-il, avant d’ajouter : “Mais c’est surtout une astuce typographique : remplace les C par les O et tu obtiens “oolong”. C’est une sorte de thé. J’en buvais beaucoup avec mon père quand on vivait ensemble les dernières années de sa vie. Il est mort il y a un an”. 

CCLCNG (Khonnor) - autoportrait.
Connor Long, autoportrait à l’arrache, en décembre dernier.

Dans cette histoire, il est autant question de tragédie que de miracles. Parmi les miracles, il y a la musique de Connor elle-même. Les quatre titres qu’il m’a envoyés valaient bien quinze ans d’attente. En quinze ans, Connor a eu le temps de se nourrir des joyaux qui ont changé la face de la musique électronique ces dernières années : les puzzles vaporwave de Oneohtrix Point Never, les dédales théoriques de Holly Herndon sont passés par là.

CCLCNG

La musique de CCLCNG est donc plus ample et plus abstraite, comme dans “Tell Me”, morceau downtempo hanté par des voix fantômatiques et des bruits futuristes. Ou encore, le splendide “Birds Of A Feather”, beau à pleurer, tout en silences et en échos. Les balbutiements d’un robot dysfonctionnel s’y déploient sur des nappes de clavier séraphiques et un beat rap en slomo, pour se fondre peu à peu dans le morceau suivant, l’obsédante ballade technoïde “Can you See”.

Pourtant, l’identité musicale de Connor reste intacte. Dans ces quatre morceaux, on retrouve sa prédilection pour les beats complexes, et cette esthétique du parasitage qui rendait la texture de Handwriting si unique. La voix est toujours aussi présente, et toujours dissimulée par les effets de distorsion. Camouflée sous les effets et les sons d’outre sphère, on retrouve, toujours aussi sensibles, les mélodies mélancoliques, parfois naïves qui faisaient briller Handwriting et, en somme, le désir d’écrire de belles chansons, et de le faire avec le coeur. 

CCNCLG (Khonnor) by Ben Aqua
CCLCNG, alias Connor Long, par Ben Aqua.

Même un esprit malade.

Que s’est-il passé depuis Handwriting

J’ai vécu à Austin, au Texas, pendant treize ans. Mais j’ai un gros problème d’anxiété. J’ai merdé. J’ai sombré dans la drogue. En gros, pendant six mois, j’ai vécu dans des squats de drogués. C’était il y a deux ans. J’étais SDF. Et puis j’ai eu des problèmes avec des caïds de la drogue. On a piraté mon compte Facebook, on m’a volé mes affaires. Il y a trois ans de cela, je n’aurais jamais pu imaginer ces deux dernières années de ma vie. Même un esprit malade comme le mien n’aurait jamais pu inventer ces conneries. Mais je m’en sors, peu à peu. Je vais probablement dédier mon nouvel album à mon père.

Pourquoi cela ?

Quand j’étais à l’hôpital, je faisais un rêve très fort, très vivace. Dans ce rêve, je suis en route pour rendre visite à mon père, au Texas. J’étais censé m’y trouver le lendemain de l’accident. Il est mort en novembre 2018. Il était devenu accroc au crack et à la cocaïne. Il ne lui a fallu qu’une année pour en mourir. C’est tellement dingue. Quand il est devenu accroc, je vivais avec lui. Il se comportait de manière bizarre. Alors un jour, comme j’étais inquiet, je suis allé fouiller dans sa voiture. Et j’ai trouvé une pipe à crack, rangée dans sa portière. Je me suis rendu compte qu’il prenait la voiture pour fumer son crack. Pour que je ne le sache pas. J’ai essayé de m’occuper de lui. On était en pleine inversion des rôles : le gamin, c’était lui désormais. 

Je pense que je lui dédierai mon album, parce que mon père est un personnage tragique. Et puis j’ai composé la majeure partie de cet album chez lui. Tout cela est tellement compliqué. Ces deux dernières années n’ont été que tragédie. Cet album sera un grand soulagement cathartique, en ce qui me concerne. 

Et pendant ces deux années, tu as continué à composer ?

Oui. J’étais censé sortir un album chez Halcyon Veil il y a un moment, mais c’est tombé à l’eau. J’ai toujours envie de travailler avec eux, cela dit. Et j’ai des milliers de morceaux sous le coude. C’en est grotesque. Et j’ai beaucoup d’idées, qui me viennent facilement. J’ai commencé à faire de la musique électronique quand j’avais douze ans. Et depuis, je ne me suis jamais vraiment arrêté. En gros, je me plonge dans Ableton tous les jours. 

Anus Morissette, entre autres.

Tu as partagé beaucoup de musique sous des noms différents. Mais pourquoi n’as-tu pas sorti d’albums ou d’EP officiels ?

Je ne ressens pas le besoin de publier de la musique sous cette forme. Si je le voulais, je publierais un morceau par heure pendant quatre jours, et je n’en aurais pas fini. C’est aussi un problème. Je suis très prolifique, mais je ne veux pas embêter le monde. Je dois faire gaffe à ne pas trop partager. Le truc, c’est que quand les gens aiment ma musique, j’ai du mal à me retenir. 

La musique est pour moi une manière de communiquer. Faire de la musique, c’est aussi cathartique que parler avec un être humain. Je pense que ce désir de créer trouve sa source dans ma petite enfance : le pressentiment des dangers liés au langage articulé, à la communication verbale. Pour moi, la musique constitue une forme de communication plus profonde, qui me permet de transmettre plus d’informations, de manière plus dense. Parce qu’il m’est difficile de décrire ce que je ressens, parfois. 

Sur ton compte Soundcloud, il n’y a aucune trace de ce que tu as enregistré ces dernières années. 

C’est un nouveau compte Soundcloud. On a effacé tout ce qu’hébergeait le précédent pour des histoires de violations de droit d’auteur. J’avais fait un morceau, un remix de “My Boo” des Ghost Town DJs, mais c’était un remix haineux. La plupart des trucs que j’ai mis en ligne défenestrait ce que je remixais. Je tendais mon majeur à l’industrie musicale. Je suis en colère contre la société de surveillance post capitaliste dans laquelle je suis bien forcé de vivre. Mais une bonne partie de ma musique est pleine d’humour, même s’il est difficile de le percevoir. 

Tu fais allusion à ton projet intitulé Anus Morissette ?

(Rires). Ce nom, je l’ai trouvé quand j’étais sous champignons, alors… Anus Morissette était un projet live, une sorte de performance artistique. Je m’amusais avec un presse-agrume électrique, et je faisais du jus de fruit pour le public. Je branchais le presse-agrume à mes machines pour en extraire le son, que je faisais passer par des effets granulator. Plutôt expérimental. Très noisy. Ça m’a donné l’occasion de faire un concert pour David Liebe-Hard du Tim & Eric Show. Un type vraiment dingue. Je l’ai rencontré quand je vivais au Texas. 

Et que dire de cet autre surnom : “Gaza Faggot”, la tantouze de Gaza ?

Oui, bon, je ne suis pas très fier de ce nom. Je suis gay d’ailleurs. (Il rit). 

Vivant !

Je ne me peux pas m’empêcher de me demander pourquoi, après le succès critique de Handwriting, et mis à part le deux-titres Burning Palace (2006), tu n’as jamais repris le nom de Khonnor. 

Tout le monde est là à me demander : “Pourquoi tu ne relances pas Khonnor ? Tu as tellement de fans, blablablabla”. Eh bien c’est exactement la raison pour laquelle je ne le ferai pas. La reconnaissance, ce n’est pas mon truc. Pour moi, Khonnor n’a jamais eu vocation à devenir une marque. Je n’ai aucunement envie de contribuer au consumérisme post capitaliste que je méprise tant. Oui, bien sûr, j’aimerais beaucoup avoir les moyens de m’acheter de nouveaux logiciels, de nouveaux instruments. Mais pas de cette manière. 

Quand j’ai sorti Handwriting, j’ai été courtisé par un paquet de gens. De gros labels m’ont proposé des sommes d’argent mirobolantes pour faire Handwriting II. Mais j’ai refusé. Si j’avais accepté cet argent, je n’aurais jamais eu la liberté de faire la musique que je savais pouvoir faire plus tard. 

Ça peut paraître un peu égoïste, mais ce qui me motive, c’est la quête ontologique consistant à donner forme à toutes les choses qui sont tapies au fond de mon esprit. Je prends ça comme un exercice. À chaque fois que je parviens à appréhender ce qui relève de l’éther pour le traduire en un langage musical, c’est presque magique. À chaque fois que tu fais cela, les cheminements neurologiques que tu empruntes se renforcent. Même si je ne sors pas d’album, même si je n’obtiens pas la reconnaissance que je suis censé chercher, je travaille essentiellement à m’améliorer en tant qu’artiste.  

Pourquoi ton choix s’est-il porté sur Quantum Natives, pour ton prochain album ?

J’aime beaucoup ces gens. Je voulais collaborer avec eux parce que j’aime l’aspect trangressif de leur esthétique audiovisuelle. Je communique avec la plupart des artistes qui travaillent avec le label : Yearning Kru, Terribilis, White Goblin, Emamouse ou 09/12/17. On se parle tous les jours. C’est comme une famille. Et ça me fait tellement de bien d’avoir leur retour sur ce que je fais. 

Un morceau inédit du prochain album de CCLCNG, toujours sans titre. Le clip est réalisé par Connor.

Tu es sur le point de sortir ton deuxième album, quinze ans après Handwriting. Pourquoi maintenant ?

Tout simplement parce que j’ai le sentiment d’avoir composé de bons morceaux. Et parce que je me sens prêt à publier quelque chose. J’ai suffisamment travaillé pour m’approcher de ce que j’ai à l’esprit et pour l’exprimer aussi fidèlement que possible. Il est difficile de décrire la musique avec des mots. Mieux vaut l’écouter. Elle parle d’elle-même. J’ai terminé l’album avant l’accident. (Silence). C’est fou. 

Parfois j’ai du mal à croire qu’il s’agit bien de ma vie. Ça m’a pris du temps, mais maintenant je prends tout cela comme un défi qui m’aiderait à devenir plus fort. Pas comme une tragédie à ruminer, qui définirait ce que je vais devenir, de manière négative. Je me rends compte, chaque jour, de la chance que j’ai. Parce que le mec qui a été admis aux urgences, à côté de moi, ne s’est jamais relevé. C’était un accident de moto. Si j’avais eu moins de chance, j’en serais là moi aussi. Mais je suis vivant, et la vie peut être assez cool, en fait. Je suis vivant ! 

http://quantumnatives.com/POA/index.html

Johann Trümmel

Johann Trümmel a publié un roman, "la Marge Molle"(Balland), en 2008 , et coécrit "La Liste" (10/18) en 2012. Il est aussi l'auteur de chroniques musicales pour Chronicart.

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Johann Trümmel

One thought on “CCLCNG : la renaissance de Khonnor

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    2 juin 2020 à 11:17

    Merci bcp. J’épiais aussi depuis des lustres en quête de quelques nouvelles du “gamin”.
    Content pour lui et pour nous.

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