Other Lives: For Their Love et sa richesse harmonique

Temps de lecture : 6 minutes

En cette fin Avril 2020 sort le quatrième album de Other Lives, For Their Love. C’est vrai tout au moins en version digitale, car la version physique ne paraîtra pas avant fin mai, si le déconfinement s’amorce bien le 11 mai! Ce nouvel album va ravir tous les amateurs du groupe en continuant à distiller sa richesse harmonique fragile qui ne se dément pas depuis Tamer Animals en 2011, album qui les avait révélés à un public plus large.

Un quintet à l’approche instrumentale et déjà cinématographique

Kunek en live en 2006 à Stillwater avec Jesse Tabish au piano

Le groupe, originaire de Stillwater dans l’Oklahoma, s’est formé dès 2004 autour du multi instrumentiste Jesse Tabish qui a rencontré Josh Onshott (basse), Jonathon Mooney(guitare, percus, trombone, violon), Jenny Hsu (violoncelle, piano), Colby Owens (batterie/percus) et Eric Kiner (multi instrumentiste et aussi producteur). Le groupe, d’abord baptisé Kunek, joue alors une musique seulement instrumentale mêlant folk, rock et pop : la richesse harmonique et la dimension cinématographique de leurs titres font déjà cependant partie de leur ADN. Le groupe a ensuite ajouté des paroles aux chansons (qui ont été raccourcies) avant la sortie de l’album Flight of The Flynns, en 2006. En 2008, le groupe est rebaptisé Other Lives et Jesse Tabish, en frontman songwriter, décide d’intégrer définitivement sa voix à leur musique pour un 1er E.P (en 2008)et L.P éponymes (en 2009). Ce premier L.P est très beau, à dominante Folk et on retrouve encore, sur 3 titres, Eric Kiner pour compléter le quintet.

L’un des beaux titres de l’album éponyme de 2009

Révélation- consécration avec Tamer Animals

L’une des pépites de Tamer Animals

Sorti en mai 2011, l’album Tamer Animals est une véritable révélation pour beaucoup : c’est un album qui mélange un folk au parfum parfois psyché et une approche très orchestrale, parfois presque symphonique, reflétant la complexité et l’attachement méticuleux apporté aux arrangements. Jesse Tabish est un perfectionniste. Il a passé un an et demi à peaufiner l’album. Comme le précédent, l’album sort sur le label TBO, celui de Radiohead, avec qui Other Lives fait la tournée U.S en 2011/2012, après avoir joué avec Bon Iver. Cet album comporte de nombreuses pépites comme le morceau titre ou For 12, Dust Bowl III….Le parfum western et Ennio Morricone confère au disque la dimension cinématographique toujours voulue par Jesse Tabish. Celui ci avouait d’ailleurs déjà:

Vivre entouré de paysages ouverts vers l’infini a influencé le songwriting […] On voulait visualiser ces grands espaces, écrire la bande son des plaines de l’Oklahoma.

Si beaucoup pensent, en écoutant Other Lives, à Fleet Foxes, The National, Midlake voire Tindersticks (qui ont d’ailleurs souvent les mêmes fans!), Jesse Tabish revendique aimer aussi Sigur Ros et Godspeed You!Black Emperor…bref que des valeurs sûres! L’album Tamer Animals ouvre à Other Lives la porte de beaucoup de festivals en 2011/2012. Je les vois, personnellement, pour la 1ère fois au festival de Beauregard début Juillet 2012 où ils précèdent d’ailleurs …Tindersticks!

Dust Bowl III, un de mes titres préférés de Tamer Animals

L’album Rituals, en 2015, fut la confirmation que le groupe était désormais devenu une figure incontournable de la scène indie Folk Rock américaine. Nouvelle addiction à la folk atmosphérique et symphonique de Other Lives : l’album est sans doute un peu plus épuré et parfois un brin plus pop et électronique, mais les arrangements somptueux sont toujours là. Jesse Tabish déclare alors:

Dans nos têtes, on essaie, à l’arrache, d’écrire de la musique classique…tout en conservant le passé de notre patrimoine musical.

Mais, à propos de Rituals, il avoue aujourd’hui : “J’avais oublié comment prendre une guitare et chanter une chanson, pour être plus physique et plus primaire avec la musique.” Il semblait regretter la place donnée à l’ordinateur : “Travailler avec un ordinateur signifie que l’on peut superposer les morceaux à l’infini”

Extrait de l’album Rituals en 2015

For Their Love : un retour aux sources?

Si Rituals avait été composé loin de leurs bases de l’Oklahoma, à Portland, c’est finalement dans cette ville que s’installe d’abord Jesse Tabish et sa femme Kim. Le quintet est aussi devenu un trio, Jenny Hsu et Colby Owen ayant quitté le groupe. Les trois musiciens décident ensuite de renouer avec la vie rurale. Tabish a adopté la maison d’un ami dans la région de Cooper Mountain, toujours dans l’Oregon, entourée d’arbres et sans voisins. C’était l’aube d’une nouvelle vie pour un retour aux sources musicales? Sans doute si l’on s’intéresse à ses propos :

Ma femme, Kim, et moi avons emménagé dans cette maison et nous avons mené une nouvelle vie et fait une nouvelle musique ensemble, ce qui a joué un rôle énorme dans ce disque. […] Ici nous pouvions nous consacrer au travail; j’ai trouvé que je revenais à mon vocabulaire musical de manière naturelle, en utilisant un certain type d’accords et de tonalités et aussi dans la façon dont je chante. Ici je me sens libre.

Maison studio de l'Oregon crédit photo Will Walle Taylor Grey
Maison studio de l’Oregon crédit photo Will Walle Taylor Grey

Le sentiment de liberté et d’unité sont davantage retrouvés dans cet album qui se révèle être le plus collectif du groupe. A côté du trio de base, on retrouve le batteur Danny Reich, déjà présent sur Rituals et Kim Tabish pour des chœurs superposés que l’on peut entendre sur plusieurs titres.

Cet environnement et la maison, que l’on retrouve d’ailleurs sur la pochette de l’album, ont joué un rôle important dans l’écriture et la composition de celui ci, ce qui le différencie de Rituals : le groupe a évité de retravailler, peaufiner les morceaux, préférant enregistrer différents arrangements pour capturer l’ambiance de quelque chose de plus instantané.

Paradoxalement, dans cette bulle montagnarde, Jesse Tabish voulait aussi se réengager dans le monde extérieur, à devenir vrai avec moi même dit-il. Ainsi, il a échangé avec des amis et les paroles de l’album For Their Love “interrogent, observent, se lamentent mais aussi, avec un peu de chance, trouvent le moindre espoir en l’individu et en nous mêmes“, avant d’ajouter, lucide : “les personnages s’aventurent parfois dans des entreprises spirituelles, religieuses ou institutionnalisées, bien que j’aie, personnellement, constaté que l’estime de soi est plus importante que tout enseignement ou toute prédication.”

For their love: intimiste, poétique et fragile

Le titre Sounds of Violence ouvrant l’album est une ballade complainte, rappelant aussi l’aura du Far West de Tamer Animals. Le chanteur semble se désoler tout en faisant écho à une actualité peut-être porteuse d’espoir :

J’ai l’impression d’être un étranger ces jours ci…bien que ce ne soit pas toujours mauvais car vous pouvez observer et juger par votre propre morale. Ne perds pas la tête, fais de la place pour la vie d’après!

Retour aux sources et richesse harmonique

Lost Day fut la 1ère video dévoilée début Janvier et montrait le cadre, le chalet studio A-Frame, au milieu des bois, à la fois paisible, ludique et propice aux belles compositions. Comme l’expliquait Jesse Tabish à propos du 2ème clip video, le titre Hey Hey I (présenté dans notre sélection 32 du 20 mars), tournée cette fois en noir et blanc dans le studio chalet : les vidéos sont le reflet du processus d’enregistrement de l’atmosphère et de son cadre…

Nous voulions représenter ce processus d’une manière naturelle et organique, sans raconter d’histoire mais plutôt en montrant des aperçus de notre travail, ensemble, et de nos réunions entre amis.

Après le folk rock Cops, c’est le double titre All Eyes/For their Love à la belle et longue intro instrumentale : cordes et choeurs, puis guitare, basse et batterie pour retrouver une dimension cinématographique avant que la voix du chanteur ne vienne se poser sur la musique. Il rappelle que l’album et son morceau titre reflètent “la direction que nous voulions prendre…quelque chose à la fois inclusif et faisant partie d’une scène plus large”. Le titre Dead Language, qui suit, est un pur joyau folk.

Titre intimiste et fragile

C’est en deuxième partie d’album, après Night’s Out, titre plus pêchu, que l’on trouve, avec We Wait, la chanson la plus intime écrite par Jesse Tabish : il s’agit d’un hommage à un ami proche, tragiquement disparu, alors que le musicien n’avait que 17 ans. Tabish avait formé, à l’âge de 15, ans son premier groupe, All American Rejects et Tommy, la victime tuée par sa femme, était le beau frère d’un des membres. Jesse Tabish s’est confié à propos de ce titre et de son écriture : “Tommy était le frère aîné que je n’ai jamais eu, gentil… Il était mon mentor. Cet évènement a dévasté et brisé ma réalité. J’ai quitté les Rejects et étais très perdu. J’ai vite trouvé le piano et j’ai commencé à aller chercher plus profondément en moi, artistiquement, ce qui m’a façonné jusqu’à aujourd’hui. Pendant de nombreuses années, j’avais évité ce traumatisme et ne pouvais toucher le sujet. Dans ce très beau titre, on pense à Nick Cave, bien sûr.

Dernier titre de l’album For Their Love

Avec son piano, Who’s gonna love us est une sorte d’hymne, non dénué d’émotion, à la recherche de la communauté et de la sécurité dans le monde d’aujourd’hui. Après cet avant dernier titre, l’album semble tout de même s’achever sur une note d’espoir avec une nouvelle belle ballade Sideways: le monde est sombre, mais la lumière existe… “C’est la première chanson que nous avons écrite dans cette maison, pour Kim, quand elle était à l’étranger“, rappelle ainsi Jesse Tabish.

Ce nouvel album d’Other Lives, For Their Love, semble le plus évocateur, le plus intime et empreint de poésie. Il renoue avec l’harmonie naturelle de Tamer Animals. Ce sera, sans doute, un des plus beaux albums de 2020.

En bonus, le titre Dust Bowl III joué par Oher Lives en rappel à Nantes, au Stereolux le 2 mars 2016 et le titre We Wait proposé il y a 4 jours.

Rappel au concert de Stereolux Nantes 2 Mars 2016
Jesse Tabish , confiné dans son chalet studio, vous offre We Wait

https://otherlives.com/

Ziggy

Passionné depuis toujours par la musique et par le support vinyle! Son premier grand concert : King Crimson à Londres,il y a très longtemps! Aujourd'hui il aime de nombreux styles, pourvu que la musique soit bonne,mais ça, c'est très subjectif!!

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2 pensées sur “Other Lives: For Their Love et sa richesse harmonique

  • Avatar
    1 mai 2020 à 8:59

    Très bel article, j’ai commandé le 33tr du coup 😉

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    • Avatar
      2 mai 2020 à 4:15

      Yes! Tu ne seras pas déçu! Il fera certainement partie des albums de l’année!

      Répondre

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