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Cave-in renait avec Heavy Pendulum

Après la tragique disparition de Caleb Scofield dans un accident de la route en 2018, l’avenir de Cave-in paraissait incertain. La mort du bassiste historique (depuis 1998, après la première démo) aux lignes puissantes avait été suivie d’une série de concerts au profit des membres de sa famille. Un album composé de titres inédits sur lequel il figurait, était également sorti sous le titre de Final Transmission ce qui semblait clore un épisode, sinon l’histoire du groupe. Et puis, la vie a repris son cours et la place vacante fut attribuée au bassiste de Converge, Nate Newton. Il faut signaler que Cave-In est un projet étroitement lié au célèbre groupe hardcore de Salem et à la nébuleuse qui gravite autour de Converge (Neurosis, Isis…). Stephen Brodsky (chant/guitare) qui est un des membres fondateurs de Cave-In, a tenu la basse en 1997-98 chez Converge. Il officie également au sein de Mutoid Man et Old Man Bloom. Si ce Heavy Pendulum est hébergé chez Relapse Records, nombres des projets de Brodsky et consorts l’ont été par Hydra Head, le label fondé par Aaron Turner d’Isis… On retrouve également Brodsky sur le fabuleux album Bloodmoon I de Converge/Chelsea Wolfe (en concert au Hellfest en juin!) écrit en collaboration avec Steve Von Till de Neurosis.

Un album à cheval entre deux mondes

It’s funny how things sort of collide in that way from the spirit world to the world that we’re in now and even with Caleb no longer being on this earth his spirit is still very much showing itself in very, very cool ways. To finalize a master on a new Cave In record on his birthday was just so cool and it was like a gift to us from him, so he’s still out there checking in with us and I hope it’s that way from here on out.

C’est drôle de voir comment les choses se télescopent du monde des esprits à notre monde maintenant que Caleb n’est plus sur cette terre, son esprit est toujours présent de manière vraiment très, très cool. Masteriser un nouvel album de Cave In le jour de son anniversaire a été tellement cool, comme un don de sa part, il est donc encore quelque part toujours avec nous et j’espère que cela restera ainsi.

Stephen Brodsky pour Digboston.com

L’inspiration ne s’est donc pas tarie, et le nouvel opus du groupe s’étire sur plus de 70mn et 14 titres. Si la vie peut basculer à tout moment, comme le souligne le guitariste chanteur, il y a également des phases clés qui doivent contribuer à faire le passage entre deux périodes. La musique de cet album est à cette image, suspendue entre deux ères, avant et après Scofield. Si les membres du groupe ont cherché à perpétuer l’esprit du musicien disparu en publiant Final Transimission, ils ont eu conscience qu’en enregistrant ce septième album, ils oscillaient entre célébration du passé et nouveau pas dans l’avenir. Et Heavy Pendulum en est la concrétisation musicale, croisement entre l’ancien et le nouveau. La présence fantomatique du bassiste est tellement présente à l’esprit des membres restants comme du remplaçant, qu’ils ont composé en se demandant à chaque étape ce qu’aurait fait Scofield s’il avait été parmi eux. Reprenant là un riff sur lequel ils avaient jamé à l’époque de White Silence (2011), ici des textes piochés dans le carnet de note du bassiste, ils ont construit un édifice musical dans lequel ils ont en quelque sorte inclus le membre défunt. Non comme une urne funéraire posée sur la cheminée, mais plutôt comme une tentative de relier deux mondes, celui des esprits et celui des vivants. Ce n’est d’ailleurs peut-être pas un hasard si Heavy Pendulum s’ouvre sur New Reality. Ce titre puissant, au riff d’intro rugueux et dévastateur, parvient également à se faire mélodique lorsque le chant de Brodsky débarque après quelques épiques mesures bien rythmées. Il évoque ce changement de régime qui intervient lors d’une rupture brutale dans la vie, quand tout d’un coup, le « normal » doit devenir autre et qu’il faut s’adapter à ce qui va être dorénavant la « nouvelle réalité ». C’est ce qu’évoque le beat de JR Conners, toujours sur la brèche, en perpétuelle menace de déséquilibre mais entrainant, drivant le riff.

When there are major events that happen in your life that force you to just look ahead and look back at the same time, it can feel pretty heavy.

Quand des évènements cruciaux arrivent dans votre vie et vous obligent à regarder à la fois vers l’avenir et le passé, cela peut être difficile à supporter.

Stephen Brodsky

Si Final Transmission semblait donc bien clore une période, Heavy Pendulum fait l’état des lieux des années passées, sans pour autant négliger de regarder vers l’avenir. Blood Spiler, second titre extrait de ce nouvel album, est, selon les termes de Brodsky, un condensé de l’année 2020 : telle une recette de cuisine de fin des temps, elle lui apparait comme composée de « pandémie mondiale + confinements + manifestations mondiales contre la mort injustifiée de George Floyd + année électorale ». Il fait l’inventaire de ces 365 jours qui semblent se prolonger dans le présent et vouloir être le signe des temps à venir.

Un parcours musical atypique

Cet album voit le retour de Kurt Ballou (Converge) à la production pour la première fois depuis 1998. Heavy Pendulum fait la part belle aux ambiances contrastées. On y retrouve ce qui a fait l’identité du groupe durant ces 25 années d’existence. Alors que leur premier album, Until Your Heart Stop, affichait cette rage et fureur du hardcore/metalcore de la côte Est (dont Converge est un des représentants emblématiques) qui allie la radicalité du punk et la technicité du thrash, dès Jupiter, le groupe entame une mue vers une musique plus expérimentale. Ce virage leur vaudra d’être taxé par la presse musicale lors de la sortie de leur troisième LP, le classique Antenna en 2003, de « Radiohead du metal ». En effet, les mélodies et sonorités hors des sentiers battus du genre dénotent dans un univers ultra-codé. Guitares pitchées, rythmes plus lents, chant clair et non plus hurlé ou guttural, mélodies complexes, les compositions sont plus calmes et tirent même parfois vers l’Emo. Cependant, dès Perfect Pitch Black, en 2005, les tendances hardcore reviennent, nuancées par une alternance entre gros riffs furieux et chant guttural et ambiances plus aériennes, voir shoegazes. Le groupe semble alors hésiter entre leur héritage du début et une évolution plus apaisée. Seulement, à cette période, les musiciens décident d’un hiatus indéfini et le groupe entre en sommeil suite à une blessure de JR Conners (batterie). C’est seulement en 2009 qu’ils reviennent en publiant un live, Planets of Old. Ensuite, avec White Silence, leur musique s’affirme et assume ce crossover entre metalcore et des approches plus soft. On y trouve le balbutiement de ce que devrait être alors un prochain album de Cave In. Suite à quoi, le groupe s’offre une nouvelle période de hiatus. En 2017/2018, ils annoncent avoir rassemblé des éléments pour un nouvel album issus de sessions de jam. Malheureusement, en mars 2018, Scofield meurt dans un terrible accident de voiture. Les membres restants décident de publier les démos enregistrées en vue de l’album suivant et de reverser les bénéfices à la famille du bassiste. On y trouve en introduction le titre Final Transmission qui n’est autre qu’un touchant mémo vocal fredonné accompagné d’une guitare acoustique envoyé par Scofield aux autres musiciens. L’influence de ce dernier sur la direction que prenait alors le groupe semble avoir été déterminante. Selon Brodsky : Il travaillait vraiment ce côté à la fois planant et lourd, un peu étrange, mais avec des bonnes mélodies accrocheuses. Je pense qu’il nous encourageait à explorer ce à quoi nous avions toujours été bons et qui nous démarquait de nos contemporains.

Heavy Pendulum, un syncrétisme de 25 ans de musique?

Ce nouvel opus apparait comme plus serein, les musiciens semblent ne plus trop se poser de questions sur leur identité musicale. Un tournant stoner est parfois sensible, comme le titre qui donne son nom à l’album (un petit côté All Them Witches) ou Careless Offering. Le ton est parfois rageur, parfois désenchanté. Les sonorités qui avaient trouvé leur place sur les précédents reviennent (guitares pitchées, octaver…) les mélodies sont là, le chant de Brodsky, quand il se fait clair, est moins pop, plus mature, et la musique cherche plus l’efficacité que l’expérimentation. On sent un groupe qui n’est plus en quête de singularité perpétuelle mais qui se fait juste plaisir. Chaque titre développe sa personnalité sans se départir de la tonalité générale et offre ce qu’il a de meilleur. Un retour à l’essentiel, en quelque sorte. La production est solide, à la fois large et épaisse et fait la part belle à chaque instrument. Des titres comme Amaranthine font la passerelle entre l’ancien et le nouveau, tandis que Blinded By A Blaze présente une face plutôt nouvelle du groupe. Un peu doom, un peu stoner, harmoniquement et mélodiquement, il rappelle que Brodsky a participé au très bon Bloodmoon I avec les membres de Converge/ Neurosis/ Chelsea Wolfe, tant ce morceau pourrait figurer sur ce disque.

Comme si la disparition de leur bassiste avait mis un terme à des velléités expérimentales pour poser le groupe dans une identité propre et stable, Heavy Pendulum présente au monde un visage mature et posé, des compositions où la recherche de l’émotion prime sur l’originalité, sans pour autant se départir de l’essence du groupe. La présence de Brodsky de nouveau au sein de Converge depuis 2019, l’intronisation de Newton comme nouveau bassiste officiel ainsi que la production assurée par Ballou rapproche sans doute le son et la musique du groupe de l’évolution suivit par le combo hardcore de Bannon/Ballou. À moins que cela ne soit l’influence de Brodsky qui ressurgisse sur la production du guitariste/producteur. Peu importe. Ce nouvel album d’une nouvelle ère Cave In est non seulement extrêmement touchant, mais aussi profondément humain. Une des pépites de ce premier semestre 2022, sans aucun doute.

Liens :

https://www.facebook.com/CaveIn.Official

https://cavein.bandcamp.com/

https://store.relapse.com/b/cave-in

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