“Red Sun Through Smoke” : interview avec Ian William Craig.

Temps de lecture : 9 minutes

Le Canadien Ian William Craig sort de son silence, presque deux mois après la sortie de son chef-d’oeuvre, « Red Sun Through Smoke »  (voir critique). Il revient sur les circonstances tragiques de son enregistrement, détaille son modus operandi si particulier, et annonce un virage significatif pour ses prochains albums. Rencontre passionnante avec un artiste profondément original, aussi honnête que généreux. 

Ian William Craig, l’homme qui sait mettre en son le temps et la mémoire, a enregistré Red Sun Through Smoke en deux semaines – deux semaines tragiques. 

Voici l’histoire. 

Craig s’était engagé à enregistrer un album en août dernier. Il choisit de le faire dans un lieu isolé et plein de souvenirs : la maison de son grand-père, à Kelowna, petite ville de Colombie Britannique entourée par la forêt. Depuis des années, son grand-père, qui souffre de démence, vit de l’autre côté de la rue, dans un établissement médicalisé. Pendant l’enregistrement, il peut donc lui rendre visite, et utiliser le piano auquel plus personne ne touchait depuis des lustres. Après quelques jours de travail, il reçoit un appel de ses parents  : son grand-père est en soins palliatifs. C’est la fin. Ils viennent rejoindre leur fils. Mais ils l’enjoignent à poursuivre l’enregistrement de son album : la vie doit continuer. Le grand-père de Craig meurt au bout d’une semaine. 

Comme si cela ne suffisait pas, Kelowna est encerclée, pendant toute cette période, par un incendie cataclysmique, qui rend le ciel gris et le soleil rouge : red sun through smoke, donc. C’est cet incendie qui précipite la mort du grand-père : ses poumons ne tiennent pas le choc. 

Mais Craig poursuit son travail, se réfugiant dans l’amour qu’il éprouve pour une jeune femme, amour dont il vient d’apprendre qu’il est partagé, pile au moment où la jeune femme devait partiren France pour plusieurs mois. 

Le deuil, l’angoisse de la mort, l’amour à la fois heureux et contrarié : tout cela se retrouve donc partout dans cet album magnifique, fruit de circonstances tragiques qui s’accordent (par bonheur ?) au modus operandi de Craig : son esthétique de la mémoire défaillante, de la désagrégation sereine, de l’oubli, prend un sens tout particulier avec Red Sun Through Smoke

Intime et épique, Red Sun Through Smoke est un disque fort, pétri d’amour et de chagrin, de noirceur et d’espoir. C’est un chef-d’oeuvre. 

“Open Like A Loss”, extrait de “Red Sun Through Smoke”.

Comment vas-tu ? Tu viens de traverser une phase difficile…

Ça va, merci, et j’ai bien de la chance, étant donnée la situation actuelle. Quelle époque bizarre.

Maintenant qu’il est sorti, quel regard portes-tu sur ton nouvel album ?

Je suis content qu’il soit sorti environ deux ans après son enregistrement, parce que d’une certaine manière, je suis maintenant éloigné de l’univers si particulier qui l’a vu naître. Les préoccupations environnementales dont le disque est imprégné révèlent des défis auxquels nous sommes tous confrontés de manière existentielle. Mais, au moins, la teinte émotionnelle s’est suffisamment dissipée ! Et puis, bizarrement, c’est un disque que j’ai enregistré quand j’étais en quarantaine et qu’on est bien forcé d’écouter dans les mêmes conditions. Dingue…

Ce disque raconte une histoire : celle, terrible, que tu as vécue pendant l’enregistrement. C’est une première, dans ta discographie, ce côté narratif. « Random » ressemble à une chanson de générique d’ouverture. « Condx QRN » est aussi menaçante que l’incendie qui encerclait Kelowna. « Mountains Astray » ressemble à une chanson d’amour. Quant aux paroles de « Supper » (où il est explicitement question de deuil), elles parlent d’elles-mêmes. As-tu conçu cet album en termes narratifs ?

Il y a, dans les histoires, une magie qui nous permet de scruter le chaos et d’y trouver quelque chose d’utile. Nous les cherchons partout où nous pouvons les trouver. Mais elles peuvent devenir un peu dangereuses. Par exemple, quand j’enregistre un disque, je me raconte une histoire qui me dit à quoi il ressemblera. Ce n’est pas forcément une histoire au sens propre du terme. Ce n’est peut-être qu’une manière dont le son construit et libère des tensions au fil du temps. J’entends cette même petite histoire dès que je travaille. D’une certaine manière, c’est le mécanisme que j’utilise pour déterminer si un morceau ou un album est “fini” ou non, mais c’est bizarre de se le répéter encore et encore, et de s’en servir de béquille sur laquelle je peux me reposer. 

Cela semble particulièrement vrai concernant ton dernier album, vu les circonstances de son enregistrement. Cette béquille a dû t’être d’un précieux secours. 

Eh bien, le cas « Red Sun Through Smoke » est un peu bizarre, puisque en l’occurence, j’ai essayé de briser cette routine, de m’engager délibérément dans le processus d’enregistrement sans véritables idées, sans samples, sans mélodies et sans paroles déjà écrites. Quand il a fallu donner une forme définitive au disque, les morceaux ont, semble-t-il, voulu s’assembler de cette façon-là, sous cette forme narrative. En fait, j’ai conçu ce disque dans un esprit non-narratif. Mais en travaillant simplement, sans réfléchir (puisque je n’avais pas vraiment de temps pour le faire), j’ai fini par obtenir quelque chose qui semble, il est vrai, construit comme une histoire. Peut-être qu’on ne peut pas vraiment échapper à soi-même. Ce qui est encore plus curieux, c’est que le récit s’est vraiment emballé de lui-même, comme un jeu de téléphone arabe. Une partie s’est déplacée ici, s’est dupliquée, s’est déplacée à nouveau, a perdu de sa cohésion, s’est amplifiée… Mais ce disque tire sa substance de ce que j’ai vraiment vécu et ressenti. Alors tout remettre en place, tout corriger, cela serait revenu à jouer à une partie infinie de chamboule-tout. Mieux valait laisser couler. 

Est-ce que tu associes chaque morceau de ton album à un souvenir précis ?

Il est évident que je me replonge dans le souvenir de moments précis quand c’est nécessaire, mais je ne crois pas qu’un morceau entier évoque un souvenir spécifique. Quand j’écoute le disque, je peux en effet repérer, de manière très palpable, des moments particuliers – et en fait, les prises de son sont pleines d’événements intempestifs, comme des sonneries de téléphone, ou le retour de mes parents à la maison. Mais tout cela est onirique et flou. Je pense que « Weight » est probablement le titre le plus évocateur pour moi, s’il faut absolument en choisir un : il y a des références à des endroits où ma sœur et moi avions l’habitude de jouer quand nous étions enfants, avec notre grand-père par exemple.

“Weight”, extrait de “Red Sun Through Smoke”.

Il t’a fallu plusieurs années pour enregistrer « Centres », et deux semaines seulement pour enregistrer « Red Sun Through Smoke », si je ne me trompe pas. De quelle manière le temps que tu passes sur un album influence-t-il sa composition ?

Je me souviens d’une conversation plutôt embarrassante que j’ai eue avec mon meilleur ami. Je lui disais quelque chose du genre : “Je ne veux pas faire un disque, je veux faire une déclaration”. Rétrospectivement, cela me fait grimacer… Je parlais à l’époque de ce qui est devenu « Centres ». Cela allait être mon grand oeuvre. À l’époque, mon processus créatif était une immense créature déglinguée. J’y collais et fixais tout un tas de choses, en permanence, car cette créature perdait des morceaux à la fois superflus et essentiels, tout en se frayant un chemin, à tâtons, dans une direction inconnue. Mais si vous suivez ce processus créatif, vous forcément passez à côté de ce que vous voulez exprimer. Et puis rien ne sera jamais terminé, puisque le processus risque de tourner à vide, indéfiniment. Peut-être que le but, quand on fabrique une oeuvre, n’est pas forcément d’y mettre un point final. En tout cas j’ai achevé « Centres » uniquement parce que je devais passer à un autre disque, pour une question de contrat. Et je dirais qu’il était grand temps de passer à autre chose parce que j’étais sur le point de tuer cet album.

Ton processus créatif a été très différent, pour « Red Sun Through Smoke ».

Oui, il s’est passé l’inverse. En fait, j’avais même peur qu’il semble trop inachevé ou bâclé, mais il m’aurait semblé décoratif de faire autre chose que ce que j’en ai fait. Du coup, même s’il m’a fallu un certain temps avant de le sortir, tout s’est finalement déroulé très rapidement. Je pense que l’idée principale de cet album se trouve dans sa nature comprimée, en termes temporels autant qu’émotionnels. Disposer de trop de temps, c’est prendre le risque de tout voir s’effondrer. Cela fait un moment que je fais de la musique : j’ai appris à employer mon temps différemment en fonction de mes différents projets. Le temps est un outil comme les autres. Le truc consiste à savoir choisir l’outil adapté à la situation.

“Power Colour Spirit Animal”, extrait de “Centres : l’un des titres les plus hypnotisants de Ian William Craig.

Es-tu un lecteur de Proust ? Si je te pose la question, c’est parce que je suis à la fois plongé dans ses livres et dans ta musique, en ce moment. La matière même de vos travaux provient d’une recherche esthétique sur la mémoire et le temps. Mais alors que Proust consacre toute son énergie à récupérer le temps perdu, pour en compenser la perte, tu sembles, toi, sublimer la notion même de perte.  

C’est dingue, que tu me poses cette question ! Je n’en reviens pas que tu sois le premier à le faire. C’est une question que je redoutais ! Quand je faisais mes études artistiques, tout le monde parlait de la recherche proustienne dès qu’il était question de mémoire. Bien que j’aie été plutôt obsédé / inspiré par cette notion, et que j’y aie même fait référence ici et là, je dois t’avouer, tout penaud, que je n’ai jamais dépassé la première moitié du premier tome de la Recherche. J’ai essayé plusieurs fois. Je suis un imposteur, il faut bien l’admettre. C’est toujours une expérience émouvante lorsque je me replonge dans Proust, et je ne saurais te dire pourquoi je m’arrête à chaque fois. Je détesterais mettre cela sur le compte de mon incapacité à me concentrermais cela fait probablement partie du problème, et cela ne fait qu’empirer. Peut-être que je devrais enfin m’y mettre, et sauter sur l’occasion, avec cette étrange étendue de temps dans laquelle nous nous trouvons tous.

Comment composes-tu ? Lorsque tu t’attèles à un morceau, sais-tu déjà à quoi il ressemblera ? Ou te reposes-tu surtout sur l’inattendu et le hasard ?

En tant que compositeur, j’ai toujours l’envie d’entrer dans une conversation. Dans les bonnes conversations, on doit rester ouvert à la possibilité de changer d’avis et de créer un espace commun avec l’interlocuteur. Il est peut-être injuste de dire, comme je l’ai déjà fait, que je n’ai aucune idée de la direction que je prends en composant, mais je pense que les meilleurs morceaux que j’aie écrits sont ceux qui n’ont pas été guidés par des idées préconçues. Ce sont les morceaux pour lesquels j’ai disposé autant d’espace que possible. C’est plus ou moins pour cela que j’ai intégré l’imprévisibilité dans mon processus de création. 


Donc pour toi, l’imprévisibilité fonctionne comme un moteur créatif.

Je me rends compte d’une chose étrange. L’imprévisibilité que t’apporte un dispositif créatif comme le mien peut finir par se figer dans des figures bien précises, si tu n’y prends pas garde. Quand je compose, je dois à la fois laisser le champ libre à l’imprévisibilité tout en la contrôlant un minimum. Cela demande beaucoup d’énergie. Les artistes qui m’ont le plus inspiré sur le plan créatif sont ceux qui ont été capables d’utiliser les dispositifs qu’ils ont créés, afin de rester enracinés dans le moment présent, mais de manière inattendue. Pour ces gens-là, si un dispositif n’est plus créatif, ou s’il devient leur esthétique, ils l’abandonnent ou le modifient. Je ne dis pas que je vais m’arrêter d’explorer la bande magnétique et la voix, mais pour l’instant, ce qui m’intéresse le plus, c’est de développer des stratégies qui brisent les habitudes que j’ai prises dans ma relation avec mes deux instruments principaux.

“Comma”, extrait de “Red Sun Through Smoke”.

J’adore le concert que tu as fait pour Casa Deebs. On te voit composer en direct : tu n’utilises aucun sample préenregistré. Tu les fabriques toi-même, sur place et sur le moment. 

Merci pour ces gentils mots. Je n’utilise de sample préenregistré que dans une seule situation : en concert, quand les choses tournent mal, afin de disposer d’un petit temps de répit pour arranger les choses. Cela me donne un peu l’impression d’être un imposteur, car cela signifie que je ne travaille jamais sans filet de sécurité. Mais l’équipement que j’utilise est conçu pour être à la limite de la fonctionnalité. Cela implique forcément qu’à un moment, quelque chose va tomber en panne, et que ce sera désagréable. Mais pour moi, faire un concert, cela consiste en partie à éprouver ce sentiment d’échec potentiel avec le public et à le surmonter avec lui – en m’emparant de ce qui pourrait être considéré comme une erreur et en le remodelant sur place, et sur le moment, au lieu d’essayer de le dissimuler. « Échoue encore. Échoue mieux », comme dirait Beckett.

Cela signifie-t-il que chaque fois que tu joues un morceau, il sonne différemment ? Du coup,  “Red Sun Through Smoke” est-il proche d’un album live ?

Oui, c’est bien cela. Je ne fais jamais deux fois la même chose. En concert, vous n’entendrez donc peut-être pas la version de « Weight » que vous connaissez. Mais je pourrais m’emparer de ce morceau, et le transformer, ou l’utiliser pour alimenter un concert. C’est beaucoup plus stimulant pour moi, en tant qu’interprète. De la même façon, je peux me plonger dans une idée qui m’est venue sur scène pour l’explorer en studio, plus en profondeur. Du coup, je ne pense pas faire de distinction entre le live et le travail en studio. Je suis perplexe vis-à-vis des artistes qui essaient de recréer un disque de studio en direct, ou, à l’inverse, qui essaient de produire un album studio « goût live ». Cela fonctionne parfois, c’est sûr, mais souvent, on se retrouve avec quelque chose qui brouille la différence d’une façon médiocre. Je ne dis pas du tout que les albums live, free jazz mis à part, sont pourris, mais simplement qu’il est important d’être conscient de l’endroit où l’on se place.

“Random”, le puissant morceau d’ouverture de “Red Sun Through Smoke”, a capella.

Ton dispositif sonore (bandes magnétiques, microphones, pédales) est très personnel. As-tu déjà envisagé de collaborer avec d’autres artistes ? Ou ton projet esthétique est-il décidément ancré dans la solitude ?

En fait, j’ai un autre projet musical à plein temps, dans lequel je me suis engagé avec un partenaire. Ce travail à deux m’apporte, à parts égales, humilité, joie, frustration, épanouissement et terreurs. Et d’autres disques se profilent, que j’ai faits en collaboration avec d’autres compositeurs. Avant de collaborer avec des gens, je considérais mes magnétophones et mes machines comme des entités un peu fantomatiques, douées d’une sorte de sensibilité ou de vie. Je les aurais volontiers considérés comme les membres de mon groupe, si j’en avais un. Maintenant que je fais vraiment de la musique avec d’autres gens, je ne pense plus cela. Les gens sont tout à fait différents. Qui l’eût cru ? Aussi imprévisibles que soient mes instruments, ils sont loin de l’être autant que les gens. Si vous poussez un magnétophone trop fort, vous n’avez pas besoin de parler de sentiments : vous devez juste remplacer un ou deux composants ! J’ai appris que ma pente naturelle est en effet la solitude – je suis un peu affolé par le nombre gens qui m’entourent aujourd’hui. Mais c’est une bonne chose, de tenir cette solitude à l’écart et de quitter ma zone de confort. Maintenant que j’y pense, depuis l’enregistrement de « Red Sun Through Smoke », j’ai passé la plupart de mon temps à collaborer, et c’est gratifiant, comme expérience. Mais j’ai hâte d’emporter avec moi, dans ma solitude, certaines de ces idées toutes fraîches une fois qu’elles auront pris forme.

https://fat-cat.co.uk/release/ian-william-craig/red-sun-through-smoke

Johann Trümmel

Johann Trümmel a publié un roman, "la Marge Molle"(Balland), en 2008 , et coécrit "La Liste" (10/18) en 2012. Il est aussi l'auteur de chroniques musicales pour Chronicart.

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