Oki Kano : faire tenir le monde dans un tonkori

Tonkori : c’est une onomatopée qui désigne et nomme un instrument à cordes d’environ un mètre, un mètre cinquante de haut sur quinze cm de large, joué par le peuple animiste Ainu sur les îles d’Hokaido et surtout de Karafuto, à côté de Sakhaline. L’instrument doit être taillé dans une pièce de bois unique, généralement de l’épicéa ou de l’if. L’artisan qui le façonne place en son cœur un caillou qui accueille l’âme de l’instrument. Sa forme est censée symboliser une silhouette de femme, tout comme ses parties son nommées d’après celle du corps féminin. Les cordes sont tressées à l’aide d’une variété d’orties locale ou de boyaux d’animaux. Il y en a trois, cinq ou six. La culture Ainu est aujourd’hui quasiment intégralement assimilée à celle du Japon contemporain. Il ne reste guère plus qu’une centaine de locuteurs du dialecte parlé dans ces régions septentrionales. La pratique du Tonkori s’était également perdu, jusqu’à ce que, à la fin du siècle dernier (XXe, évidemment), un musicien s’y intéresse et le re-popularise sur l’archipel Nippon (ni mauvais).

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Tonkori traditionnel à cinq cordes

Oki Kano, fils d’un sculpteur Ainu assimilé, originaire de la région de Yokohama, au sud-est de l’île principale japonaise s’empare de l’étrange objet en 1992 et se familiarise avec cette culture oubliée. Persuadé qu’il ne peut comprendre cette dernière sans s’imprégner des lieux, il déménage à Hokaido. Il sort son deuxième album en 1999, Hankapuy avec la collaboration d’une chanteuse Ainu, Umeko Ando (1932-2004).

Extrait de l’album de 2003, Upopo Sanke

L’Upopo n’est pas un mot que l’on utilise pour désigner ce qui macule la couche des tout petits, mais un style de ballade légère racontant des évènements et des rituels quotidiens. La musique Ainu a, quelque soit sa forme, toujours une résonance spirituelle et, si les instruments sont investis d’une âme, il en va de même de la musique qui en émane. L’Yukar est une forme de récit épique, long monologue qui se transmet de mémoire. Les Rekuhkara sont des duels vocaux proches de ce qui se fait aussi dans la culture Inuit, et qui se pratiquent de deux à dix chanteurs, toujours par paires.

Mais revenons à Oki. C’est un enfant du XXe siècle et du monde qui s’est rétréci. Étudiant aux beaux-arts de Tokyo, il part à New-york en 1987, travaille dans les effets spéciaux avant de revenir s’installer sur l’île paternelle en 1992. Si on ne trouve pas trace, en occident tout du moins, de son premier album en 1996, Kamuy Kor Nurpurpe, qui est entièrement dédié au Tonkori, c’est à partir de No-one’s land en 2002 qu’il va commencer à mélanger les genres : jazz, dub, musique électronique, et faire participer des artistes étrangers. Ce sont des personnalités comme le poète du Timor East, Abe Barreto Soares, une chanteuse sibérienne, Olga Letykai Csonka. Le musicien mélange désormais les sons traditionnels des instruments et chants Ainu avec des sonorités brésiliennes, africaines, du reggae, de l’electronica…

En 2004 parait le premier album sous le nom du Oki Dub Ainu Band dont est extrait Karafuto Bay, déjà présent sur No-One’s land.

Aujourd’hui, Oki est le joueur de tonkori le plus célèbre, et enregistre les albums du Oki Dub Ainu Band avec des musiciens du monde entier, le flutiste « native american »  R. Carlos Nakai, le groupe traditionnel aborigène Waak Waak Jungi, le chanteur compositeur taïwanais Pau-Dull, le groupe folk irlandais Kila… Il produit ses albums via son propre label, Chikar Studio.

Morceau originellement composé pour l’album No-one’s land, repris et ré-enregistré avec l’Oki Dub Anu Band en 2006.

Les compositions du groupe sont hypnotisantes. L’entrelacement des mélodies répétitives jouées sur le tonkori, les boucles électroniques, les rythmes martelés et les lourdes basses du dub se prêtent à la transe. Ce qui n’a pas trompé les programmateurs des Trans-musicales, justement, qui ont invité le collectif à se produire sur scène lors du dernier festival.

Éteignez la lumière, laisser l’économiseur d’écran générer ses vagues colorées psychédéliques et laissez-vous aller…

https://www.facebook.com/okidubainu/

http://www.tonkori.com/

Pour les anglophones qui désirent en savoir plus sur la musique Ainu :

https://en.wikipedia.org/wiki/Ainu_music