Memento Mori, le regard oblique de Barry Adamson

Momento Mori, ou souviens toi que tu es mortel : retour sur plus de quarante ans de carrière du bassiste touche à tout.

Véritable artiste touche-à-tout, collaborateur des Bad Seeds, membre fondateur de Magazine avec l’ex-Buzzcocks Howard Devoto, photographe, compositeur de bande originale, le tout s’étalant sur une période de quarante ans, traversant courants et modes, il était bien temps d’avoir un regard sur la carrière solo de ce bassiste hors-norme, inclassable. C’est à cela que s’attelle Mute/PIAS avec cette anthologie qui sort le 26 octobre.

C’est une figure et un nom que l’on croise très régulièrement sur la scène underground, au détour d’un générique de film, mais jamais en haut de l’affiche, sur la couverture d’un livre ou au détour des notes et remerciements sur des albums (A certain Ratio, Nick Cave). On se dit « est-ce LE Barry Adamson ou un homonyme? ».  Le musicien originaire de Moss Side, quartier de Manchester où l’adolescent croisera aussi la route d’un certain Ian Curtis, aura évolué ainsi depuis la fin des années 70 au sein d’une nébuleuse hétéroclite d’artistes, de Manchester à Berlin, en passant par Los Angeles, faisant un bout de route avec Lene Lovitch, Jarvis Cocker, David Lynch, Trent Reznor ou encore Danny Boyle.

Dans les années 90, l’homme, qui aime se lancer des défis, décide qu’il travaillera avec ses cinéastes préférés du moment, David Lynch, Quentin Tarentino ou Danny Boyle. Pour cela, il suit pendant quelques temps des cours de cinéma et écrit une bande son d’un film imaginaire, The Man With The Golden Arm, inspiré du titre éponyme du film avec Sinatra. C’est qu’il a grandi dans l’ombre des immenses compositeurs des années 60, comme il l’avoue lui-même, et qu’il est cinéphile avant d’être musicien; d’abord Hitchcock ou Scorcese avant T-Rex.

J’imagine que j’ai été avant tout influencé par le cinéma avant la musique, parce qu’un grand nombre de compositeurs de la fin des sixties étaient à leur apogée à l’époque, comme Henry Mancini, Ennio Morricone, Quincy Jones, John Barry.

Un jour, alors qu’il se remet d’une opération de la hanche, le téléphone sonne. Au bout du fil David Lynch l’invite à participer avec le mythique Angelo Badalamenti à la B. O. de Lost Highway. Le rêve se réalise. Il travaillera avec Danny Boyle pour The Beach, Oliver Stone (sur le scénario de Tarentino) pour Natural Born Killer, et s’essayera à son tour à la réalisation.

Quand vous faites de la musique […] vous pensez « Je vais faire ces accords, jouer cette séquence et j’obtiendrais ça. » Et ça n’arrive jamais. Vous êtes alors entrainés dans un étrange voyage, une autre réalité à laquelle vous ne vous attendiez pas.

Et tout au long de sa discographie personnelle qui compte plus d’une dizaine d’albums, l’étendue de ses influences se traduira par une approche stylistique qui n’a d’unité qu’au travers d’un amour pour le jazz, l’aventure sonore accompagnés d’une voix au phrasé inimitable. Ainsi, sur ces quatre décennies de musique, on navigue entre pop, jazz, new-wave, et sur I Set You Free, on frise même le son garage.

Memento Mori a ce mérite de redonner un champ de vision assez large pour se rendre compte combien le musicien qui officie encore régulièrement, depuis 2006 au moins, au sein des Bad Seeds, a construit un univers riche, sans barrière, chargé d’émotions et a apporté sa contribution et sa patte, directement ou indirectement, à de nombreux projets.

Le disque s’ouvre sur la B. O. de son film virtuel, The Man With The Golden Arm, qui embrasse une variété d’expérimentations sonores autour d’un thème jazzy où l’on trouve pourtant en filigrane les ingrédients des différentes facettes de Barry Adamson : une touche d’indus, une guitare garage en toile de fond, de l’orgue, un zeste de blues et des cuivres qui oscillent entre orchestration classique et swing. Comme un paragraphe d’ouverture d’un bon roman annonce l’ensemble de l’œuvre à suivre, le morceau d’ouverture nous invite dans un résumé de cinq minutes à une introduction au travail de l’artiste. Ce n’est pourtant que sur le second extrait, Jazz Devil, que l’on entend cette voix profonde, presque empruntée au Tom Waits de Blue Valentine, caractéristique du bonhomme et qu’il sait faire vibrer profond dans les basses.

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Vanité, Philippe de Champaigne, 1646

Cette compilation, sorte de « best of » dont le titre annoncerait plutôt une Vanité qu’un recueil de chansons, traverse les époques et montre l’évolution de l’écriture vers une certaine simplicité, comme ce magnifique morceau inédit qui nous est offert sur ce disque, The Humming Bird (un chant de rédemption, selon son auteur). qui aurait pu clôturer l’album. Mais, telle une pirouette temporelle, comme un rappel, les deux derniers titres sont un retour dans le passé avec un extrait du premier Magazine, Parade, et le classique From Her To Eternity sur l’album éponyme de Nick Cave et ses mauvaises graines, respectivement de 1978 et 1984.

I’ve been called « the outsider’s outsider », an observer.

J’ai été surnommé « le marginal de la marge », un observateur.

Barry Adamson, The Guardian, fev. 2016

On prend alors la mesure de ce qu’est Barry Adamson dans l’univers musical de la fin du siècle dernier et du début du XXIe, un artiste que l’on retrouve à la fois au côté des plus grands, à l’origine de morceaux ou de formations musicales de premier plan, mais toujours discret, en retrait, ne mettant jamais son ego avant la musique et piochant dans ses rencontres la matière qui a façonné son œuvre.

Arrêtons-nous enfin un instant sur la pochette de cette anthologie. Adamson est de ceux qui pensent qu’un visuel essaye de décrire au maximum ce que contient le disque¹, qu’une image est la porte d’entrée vers l’univers artistique intérieur, du disque comme de l’artiste. Ici, la photo du musicien et le graphisme de l’album n’est pas sans rappeler les anthologies des jazzmen ou crooner à la Bing Crosby ou Frank Sinatra, ou encore les compilations de grands classiques du rock où le liseré doré et les lettre en or allèguent du classicisme de l’artiste. De cette manière, le visuel induit à la fois un accomplissement de l’œuvre et une entrée dans le domaine de l’intemporel de celle-ci, marquant par là, paradoxalement, la finitude de l’artiste versus l’immortalité de son œuvre. Memento Mori.

Alors, soit pour ceux qui ne connaissent que peu l’artiste, soit pour les aficionados, cette anthologie est vraiment l’occasion de revenir sur ce travail qui est une part de l’histoire du rock et la musique contemporaine, à la fois underground bien qu’inévitable, aussi bien qu’assez méconnue du grand public et pourtant déjà classique.

1 https://www.youtube.com/watch?v=3BhhdLFsWCg

Liens :

http://barryadamson.com/

http://smarturl.it/Barry-Adamson