La cote de l’Argus

Traverser le temps, semer des pistes pour le futur, disparaître. Et puis revenir. Il se tient sur le bord du monde. Il est le gardien de la porte entre deux époques. Il y a avant. Les années 70, leurs excès, le flower-power, l’amour universel. Il y a l’insouciance. Puis il y a après. Après la guerre du Vietnam, après le choc pétrolier de 1973, après le Watergate. Il y a un avant «Argus » et un après «Argus ». L’écho de cet album résonne dans les arcanes du temps jusqu’à aujourd’hui et constitue un repère, sinon un classique, dans l’histoire du rock et du métal.

 

La silhouette est de dos, tournée vers une verte vallée. Le casque au-dessus d’une longue cape rouge, a t’il inspiré George Lucas pour la tenue de Darth Vader quatre ans plus tard ? Une aura mystique entoure cette image. Elle ne donne rien à voir du contenu, et pourtant elle titille l’imagination et associe définitivement le groupe à ce gardien. Argus est en effet ce géant doté de cent yeux, dont la moitié veille pendant que l’autre dort, de manière à ce qu’il soit impossible de tromper son attention. La pochette a été conçue par le collectif de graphistes Hipgnosis, fondé par Storm Thorgerson. On leur doit « Dirty Deeds Done Dirt Cheap », d’AC/DC, « Electric », des Cult, plusieurs Led Zep, Audioslave, Genesis, Frampton, Alvin Lee, Pink Floyd, Depeche Mode, Dream Theater, Mars Volta… N’en jetez-plus ! C’est peut-être un des collectifs les plus marquant de l’histoire des couvertures d’album. C’est aussi peut-être une des raisons qui expliquent la prégnance de ces images dans l’imaginaire collectif rock[1].

Voilà pour l’aspect extérieur. Examinons maintenant la mécanique.

Lorsqu’il sort au printemps 72, le troisième album de Wishbone Ash est un marqueur. Il est le climax du groupe. Le disque est à la fois une consécration, meilleur espoir, puis album de l’année par le Melody Maker, mais aussi le début de son déclin. Il arrive dans la grande période du rock progressif, de l’expérimentation, du folk… Bientôt d’autres vont venir pour nettoyer les scories et balayer l’hypertrophie musicale de ces limousines de la technique que sont devenus ces groupes. Les Ramones se forment en 1974, les Damned sortent le brulot « New Rose » en 1976, réaction saine qui ramènera le rock à ses bases, sorte de Réforme luthérienne musicale. En attendant, Wishbone Ash est alors au sommet de sa carrière. Les quatre membres, Andy Powell et David Turner formant la base mélodique, Martin Turner et Steve Upton, la base rythmique, ne le savent pas encore, mais ils n’enregistreront plus aucun album qui rencontrera autant de succès. La symbiose stylistique entre les deux guitaristes, Powell et Turner, se cassera lors de la tournée US de 1974. Entre temps, ils ont posé la base pour des groupes à venir. La machine est bien huilée, et lorsqu’on démarre l’engin, ça roule, c’est classique et à la fois nouveau. Les deux pistons qui usinent les riffs sont bien rodés. Quand commence le voyage, les oreilles de l’auditeur sont donc confortablement installées. Après trois albums, le groupe sait construire un univers sonore riche et reconnaissable.

C’est que, pour une fois, l’indécision avait eu du bon, puisqu’au sortir des auditions en 1969, Martin et Steve qui ne cherchaient qu’un seul guitariste, hésitent entre Powell et l’autre Turner, David « Ted ». Finalement, les deux sont engagés. Leur entente donne naissance à un style qui entremêle folk, blues, blues/prog rock et dont la marque de fabrique est l’harmonisation à la tierce de parties mélodiques jouées à deux guitares. Elles se mélangent, se répondent, les morceaux prenant leur temps, comme « Time was » qui ouvre l’album et se déroule sur presque dix minutes. On croirait entrer dans un album de David Crosby (« If only I could remember my name » son premier album solo sort en 1971) qui aurait mal digéré son Humble Pie à midi. Quelques accords d’une balade folk acoustique accompagnés d’un chant presque éthéré introduisent une atmosphère qui se brise après 2mn50 sur les écueils d’un riff entre pop et blues. Sur toute la durée, les musiciens vont alterner parties chantées, plages instrumentales, solo boogie et cassures de rythme. Comme dans un bon roman où la première phrase résume bien souvent l’ensemble du livre, « Time was » est à lui tout seul la somme de cet album.

On retrouve logiquement ces cassures, ces changements de thèmes (« Sometimes world »), ces envolés (« The king will come » peut-être le morceau le plus parfait de Wishbone Ash) et ces montées mélodiques comme sur « Warrior » et surtout « Throw down the sword » qui clôture magistralement ce voyage dans un univers médiéval fantasmé. Encore une fois, on est dans l’air du temps : David Crosby qui reprend un traditionnel avec « Orleans », ou encore Ritchie Blackmore qui part fonder son groupe de médiéval-rock, Rainbow. C’est aussi un moment de nostalgie et d’incertitude. Les menaces de guerre, le désenchantement post-soixante dix, les crises économiques qui se profilent : nombreux sont ceux qui cherchent des images rassurantes dans un passé qui n’existe pas.

Le son à la fois profond et métallique de la basse de Martin Turner, son rôle de quasi guitare, rythmique comme soliste, sur certains morceaux (« The king will come ») inspirera sans doute un autre bassiste quelques années plus tard. Car c’est à la fois dans l’écriture à deux guitares, mais aussi dans ce son caractéristique de basse, que Steve Harris qui formera Iron Maiden deux ans après la sortie d’ « Argus », puise son inspiration. « Blowin free », le troisième morceau de l’album, avec son shuffle et sa basse bondissante est à ce titre parlant : on retrouve une figure rythmique semblable sur « Running free », troisième morceau du premier opus de la dame de fer.

C’est aussi en 1975 que sort «Fighting», de Thin Lizzy. Le coup des deux guitares harmonisées à la tierce a fait des émules,  et la nouvelle formule du combo de Phil Lynott, avec le duo Robertson/Gorham, a bien retenu la leçon (« Suicide »).

Argus est aussi produit par un certain Martin Birch qui a déjà officié aux manettes avec Fleetwood Mac ou Deep Purple. En 1980, il arrêtera de produire d’autres groupes pour se consacrer pendant 12 ans uniquement à… Iron Maiden.

En 2008, à la veille d’une des plus grosse crise financière contemporaine, à l’orée d’un nouveau basculement du monde, un modèle lifté et légèrement modernisé d’« Argus» est ré-enregistré par Martin Turner seul. En fait, rien de bien nouveau sous le capot. Seule la chaine de production a changé. « Argus through the mirror » est même plus poussif que le modèle d’origine. La production, trop léchée, évite toute surprise, et les reprises peinent à convaincre dans les virages, tant on a l’impression d’entendre une copie jouée par un tribute band. Pourtant, la nostalgie du modèle d’origine marche à plein, et parfois, on se surprend à jouer aux sept différences avec un certain plaisir.

Si l’Argus de 1972 marquait un tournant dans l’histoire du groupe, accompagnant les changements qui allaient intervenir dans la Grande Histoire, l’Argus de 2008 est aussi symptomatique de son époque. Les paris sur les valeurs du passé sont devenus monnaie courante. On ressort les vieux catalogues, les groupes comme les anciens membres capitalisent sur le passé. Iron Maiden fait son « Somewhere back in time tours»  durant lequel le groupe rejoue des morceaux de leurs débuts. En 2008, les valeurs des années 70 ne sont plus que monétaires. Disney a ressorti un « Fantasia»  opportuniste, Roger Waters surfe sur Pink Floyd, et bientôt, des hologrammes de chanteurs morts, fantômes numériques, commencent à hanter les scènes, gardiens d’une musique passée qui peine à renaitre et qui s’enroule sur elle-même, sans fin, condamnée à s’auto-dévorer éternellement, Oroborus électriques.

Wishbone Ash « Argus », 1972

Martin Turner’s Wishbone Ash « Argus through the mirror », 2008

[1] http://hipgnosiscovers.com/