Deafheaven

Infinite Granite, la mue lumineuse de Deafheaven

Plein les oreilles

C’est une musique qui s’écoute fort, où les émotions sont puissantes, qu’elles soient le fait de riffs simples ou procurées par une dextérité doublée d’un feeling intense. C’est Motörhead d’un côté et Between The Buried And Me de l’autre. Et toute une pléthore de genres, de sous genres, de styles proches. Bref, c’est une musique qui met les oreilles à rude épreuve mais qui procure un immense plaisir à qui sait l’écouter. Deafheaven (assourdissant in french), c’est bien tout ça. Une musique qui dépasse les genres, proteïforme, intense, criarde, mélodique, parfois virtuose, bien souvent prenante.

Créé en 2010 par le chanteur George Clarke et le guitariste Terry Mc Coy sur les cendres d’un obscur groupe de grindcore, Rise Of Caligula (dont l’unique album est écoutable sur votre site de vidéo préféré), les deux compères enregistrent une démo qui titille les oreilles de Jacob Bannon de Converge qui les signe sur son label Deathwish. Ils embarquent trois autres gars dans l’aventure et voilà Deafheaven qui décolle. La particularité du chant de Clarke, l’orientation très shoegaze/post-rock de leur black metal, et ce dès le premier album, attire l’attention du public. Suit un Sunbather (2013) qui leur vaut les éloges de la critique. Après quelques changements de line-up et trois albums, vient en 2018 le très remarqué et unanimement salué Ordinary Corrupt Human Love qui hisse le groupe un échelon au-dessus et leur met la pression pour le suivant. Sur cet album, les blasts caractéristiques du black s’estompent déjà et laissent la place à des rythmes plus apaisés et des envolées mélodiques sur accords de piano et arpèges plus pop. Et oui. Clarke colle toujours son chant très typé black, hurlé, sur cette musique plus calme et aérienne, contraste fortement émotionnel s’il en est.

En cette fin d’été, Deafheaven dépose devant nos oreilles ébahies, le très, très beau Infinite Granite.

Rien ne se perd

Cet adage convient parfaitement pour décrire ce nouvel opus des californiens. Au cours de leur 10 ans d’existence, ils ont opéré un lent changement de genre tout en gardant intact les recettes qui ont fait leur succès. Et pourtant, Infinite Granite est autant un pivot dans leur carrière qu’a pu l’être Kid A pour Radiohead par exemple. On retrouve tout ce qui fait l’identité de Deafheaven dans cet album, mais une légèreté toute pop en plus. Clarke délaisse pour la première fois de sa carrière les hurlements aigus qui caractérisaient son chant pour démontrer que, contrairement à ce que pensent ceux qui ne connaissent pas le genre, c’est un exercice qui demande une très grande maitrise vocale. La douceur du grain de voix du frontman surprend au premier abord, les mélodies, si elles sont accrocheuses, ne sont jamais téléphonées ni attendues, et dès le premier titre, Shellstar, on se prend à penser à Ride ou aux Smiths (notamment sur Great Mass of Color, un des plus beaux morceau de l’album). Ce premier titre semble d’ailleurs nous prendre par la main pour nous conduire dans ce nouvel univers, telle une longue introduction de 5mn et quelques.

Alors, metal ou pas metal ? Oui, dans un sens, car on y retrouve les émotions et les sensations qui émanaient des précédents albums, ce « blakgaze » qui n’est pas vraiment un genre, ni même un sous genre, les envolées de guitare, l’intensité de l’interprétation vous transcendent comme un solo de Randy Rhoads. Oui, parce que Clarke saupoudre tout de même, certes avec modération, quelque titres de ses hurlements (Great Mass Of Color, Villain, Mombasa). Et non, pas vraiment metal, le batteur, Daniel Tracy, a laissé de côté les blasts, le son de batterie se fait plus pop et le chant est désormais appuyé par des nappes de chœurs (In Blur), il n’y a plus de soli à proprement parler mais des riffs à base d’arpèges ou des mélodies gavées de reverb et on découvre même un instrumental planant ; Neptune Raining Diamonds tout droit sorti d’une BO imaginaire de Blade Runner. Et après tout, quelle importance peut-il y avoir à cataloguer un groupe dans tel ou tel style ? Aucune. A lire certaines critiques et réactions de fans, cela faisait bien longtemps qu’un album n’avait pas fait autant parler et peut-être déçu certains en allant explorer d’autres contrées musicales sans perdre son âme. (Sandinista la dernière fois, non?)

Le tour de force du groupe est d’avoir réussi à opérer ce changement tout en gardant l’esprit qui les a guidé et un je-ne-sais-quoi qui fait qu’on ne peut pas totalement sortir cet opus de la catégorie metal. Ten years Gone, leur précédent album live, semblait d’ailleurs nous dire qu’il était temps de tourner la page et de passer à autre chose. Comme une rupture qui se ferait tout en douceur pour mieux choisir sereinement une nouvelle voie, tout en gardant les mêmes bases.

Que de lumière !

Infinite Granite dégage une lumière calme et apaisée lorsque des albums comme Sunbather étaient profondément sombres et désenchantés. Les musiciens délaissent la violence de leurs premières productions pour nous faire découvrir un univers lumineux. On nage littéralement dans cet album, on y ressent comme une sorte d’apesanteur musicale. La production assurée par Justin Meldal-Johnsen (M83) offre des textures bien plus riches aux instruments et donne un espace immense à la voix de Clarke qui reste la grande et très bonne surprise d’Infinite Granite. Ce qui frappe ensuite est la puissance sonore, type « Phil Spector’s wall of sound » qui émane de la musique. En prêtant l’oreille, on devine les couches de guitares et de synthés qui se superposent pour donner tout leur poids aux compositions. Le son des deux guitares se complète encore une fois parfaitement.

A ce sujet, Clarke déclare d’ailleurs que l’alchimie sonore entre Mc Coy et Shiv Merah, le second guitariste, qui s’était concrétisée lors de la composition d’Ordinary Corrupt Human Love a trouvé son acmé sur ce dernier opus.

Pour la première fois, l’auditeur pourrait comprendre les paroles chantées par Clarke sans être obligé de se référer au livret du disque pour distinguer les mots noyés dans la musique et les cris. Aussi, le chanteur s’est-il encore plus que d’ordinaire penché sur les textes. Arrivant au tournant de la trentaine comme de sa carrière musicale, il se plonge dans une certaine introspection. Dans Villain, il explore le poids du passé avec en arrière plan l’atavisme de l’alcoolisme dans la famille, sa multi dépendance aux drogues et son combat pour rester sobre. Le titre du L.P. évoque d’ailleurs ce sentiment d’être fossilisé par les éléments du passé qui vous enferment dans une routine sclérosante.

There was this sense of being stuck in solid space, feeling the weight of repetition and routine.[…] It’s about how the abstract past can find its way into your own present. Seeing how you are, in part, a product of your family’s history. […]It’s a reflection on the past, seeing how that past affects you.

George Clarke, Kerrang

En une décennie, Deafheaven est passé d’un Black Metal/Blackgaze sombre et violent à une musique qui assume ses multiples influences. Désormais libre de toute contrainte, il est à parier que le groupe va nous offrir une nouvelle surprise avec leur prochain album.

Depuis sa sortie, Infinite Granite tourne en boucle sur mes enceintes et finira sans aucun doute dans le trio de tête de mes albums préférés de 2021. Il m’accompagne quasi quotidiennement tant l’aura positive et lumineuse qui s’en dégage, teintée d’une douce mélancolie, se prête à merveille à cet automne qui se prend pour un été qui ne veut pas en finir. Une musique qui s’écoute fort et se ressent intensément.

Liens :

https://deafheaven.com/infinite-granite

https://www.facebook.com/deafheaven

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