Gwenno : kan an morvoren ( le chant de la sirène)

C’est le long de la baie de Cardiff, à l’embouchure de la Severn, que Gwenno a été élevée par un père poète et linguiste, Tim Saunders, et une mère activiste progressiste galloise, Lyn Mererid. À la maison ils parlent gaélique, mais aussi un ancien dialecte celte, empruntant au gaélique, le cornish. C’est dans cette langue que l’ancienne chanteuse des Pipettes, qui a aussi accompagné Sir Elton John, gagnée l’équivalent gallois de nos victoires de la musique, a choisi d’enregistrer son deuxième album solo.

Le Kov, c’est le “lieu de la mémoire” en Kernowek (cornish), cette langue celtique parlée en Cornouailles et par quelques dizaines de milliers de personnes à travers le monde. Mais c’est aussi cette particularité qui rend l’écoute de ce disque encore plus mystérieux, chaque titre, même traduit, cachant un univers de possibles quasi infini. Gwenno s’est emparée de cet héritage linguistique qui est celui de son enfance, afin de lui redonner vie, de proposer au travers de son album, un document sonore qui témoigne à la fois du langage, mais aussi de la culture qui l’accompagne et des paysages entre terre et mer (littéralement, Tyr ha Mor) qui font ici office de symbolique.

 

 

 

 

 

Le clip du premier extrait de cet album a été filmé autour de la mine de cuivre et d’étain de Levant, active de 1820 à 1930, qui abrite un mécanisme vapeur particulier à la Cornouailles. Réalisant elle même cette video, Gwenno s’est inspirée des œuvres du peintre Peter Lanyon pour transcrire de manière abstraite sa perception du paysage.

Les sonorités rugueuses, ou au contraire douces comme du coton, donnent aux paroles ces échos d’ésotérismes dont sont faits les enchantements. C’est d’ailleurs en gaélique que Merlin lance son sort dans l’Excalibur de John Boorman (1981) afin d’invoquer le souffle du dragon. La voix de la chanteuse est envoutante comme un charme, et la musique aidant, nous sortons comme hypnotisé de l’écoute de l’album. Peut-être un peu dans l’état dans lequel Ulysse s’est trouvé après l’épreuve des sirènes.

Nous plongeons dans un univers musical qui fait fit de tous les tabous et navigue sans entrave dans les époques. Gwenno pratique une pop élaborée et élégante, teintée d’électro, entre Broadcast, Boards of Canada et le Serge Gainsbourgh des années 60/70, toujours légèrement décalée et aux lectures multiples. Y a Skoellyas Lyf a Dhagrow, (qu’on pourrait traduire par “Elle a pleuré toutes les larmes de son corps”) premier titre de Le Kov rappelle les bandes originales des films italiens des années 70, quand l’easy listenning régnait en maitre. Basse à la fois claquante et ronde, vagues de violons, batterie entre pop et jazz avec roulements de circonstances sur les toms, voix éthérées et gimmick de piano à la John Barry. Pour la petite histoire, Richard D. James, aka Aphex Twin, a composé un morceau qui porte le même titre sur Druskq, album qui fait la part belle au piano de 2001 où l’on trouve de nombreux titres en gallois et cornish. On entre dans le voyage mémoriel de Gwenno par une sorte de porte enchantée, attiré par des cœurs féminins que l’on attribuerait sans hésitation à un groupe de séductrices aquatiques usant de leurs charmes vocales pour nous emmener au plus profond de leur univers.

 

 

 

Le Kov, ou le langage comme lien entre les époques et les hommes.

Puis, au fur et à mesure que se construit l’édifice sonore, les compositions se font plus complexes et diverses. Le morceau Herdhya (Pulsions est la traduction qui me semble la plus adaptée…) convoque des ambiances aquatiques, sourdes et décousues, rythmées par un beat cardiaque étouffé, calme et lent. Gwenno y exprime son sentiment d’abandon après le vote du Brexit, et la sensation accentuée de l’isolation insulaire qu’il a provoqué chez elle. Eus Keus (Y-a t’il du fromage? Oui, je sais, mais je n’ai pas d’autre traduction…) se glisse dans une enveloppe électro-pop aux couleurs années 80. Elle lit cette annotation dans la marge d’un ouvrage du XIXe siècle. Fascinée elle decide d’en faire son refrain. Puis, au fur et à mesure que défilent les titres, les compositions plus déconstruites, avec des structures mélodiques moins évidentes, confirment la liberté qu’elle s’est accordée sur ce disque.

L’artiste parsème ses compositions de bruits discrets, de voix fantomatiques, d’harmoniques qui trainent, réverb inversées, nappes de guitares toute en retenues qui construisent un arrière-plan sonore, comme un canevas, sur lequel elle vient tisser des émotions musicales. Il y a comme un mystère caché au plus profond de cette musique, comme si son habillage séduisant cherchait à occulter un élément gênant qui voudrait pourtant poindre à la surface en dépit des obstacles. Est-ce que c’est la mémoire convoquée par le titre qui veux émerger? Des évènements ou des faits occultés qui se traduisent ici par ce masque musical trop doux pour être volontairement mièvre? Ou cette citée imaginaire, lieu de mémoire? On croise ainsi de suaves mélodies de piano couvrant des cris sur l’intro de Jynn-amontya (Ordinateur), et si on se croit arrivé sur une plage de sérénité bucolique lorsque débute Debn Heb Taves, avec ses chants d’oiseaux, la mélodie branlante et mélancolique introduisant cet “homme sans langage”, vient démentir cette impression. C’est par ailleurs un magnifique morceau aux accents presque floydiens (sans la guitare de Gilmour), à la rythmique monolithique qui avance inexorablement vers un dénouement bruitiste où la musique perd la première place et laisse apparaitre la trame sonore qui en constituait le fond.

La chanteuse explore au travers de cet album ce qui constitue l’essence de sa culture, et entremêle adroitement son histoire personnelle, la mémoire de son enfance, avec celle de sa culture celtique particulière et l’histoire, grande ou petite, contemporaine. Elle convoque pour cela les légendes de Lyonesse ou Langarrow, citées mythiques celtes qui auraient disparues sous les flots (on peut lire aussi le très beau cycle de Lyonesse inspiré par ces légendes à Jack Vance), elle explore le rôle des femmes dans les civilisations, le langage opérant comme une carte mentale de ces viles, mais construisant aussi celle de son lieu imaginaire de mémoire. À mille lieux d’une nostalgie identitaire, elle mélange donc ces thèmes avec des préoccupations contemporaines (Brexit). Elle parle ainsi de bouchons sur l’autoroute sur Daromres y’n Howl (si j’ai bien tout compris), sur lequel intervient Gruff Rhys de Super Furry Animals, groupe qui avait déjà popularisé le gallois dans ses chansons. Elle transcrit cela avec délicatesse dans le travail d’orfèvre qu’elle a mené avec le producteur Rhys Edwards sur le mixage et l’architecture musicale de chaque titre.

 

Fidèle à ses engagements progressistes et universalistes, elle donne au monde avec Le Kov un sanctuaire virtuel, une citée métropolitaine imaginaire pour nous tous, “dhyn ni oll”, qui doit nous faire prendre conscience que la diversité des cultures est à la base de la construction de toute identité et le fondement même de nos sociétés. Un lieu essentiel où se rencontrent passé, présent et futur dans un maelstrom psychédélique, emmené par une musique qui revigore en des temps qu’elle juge bien sombres.

Le 2 mars chez [PIAS]/Heavenly Recordings

http://heavenlyrecordings.com/release/le-kov/

http://heavenlyrecordings.com/artist/gwenno/

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