Emilie Levienaise-Farrouch – Époques, des touches de piano sur une touche d’électro

Inspirée par son séjour dans la petite ville de Aldeburgh, Sufolk, la pianiste/compositrice nous offre une balade au travers de dix pièces musicales qui réussissent l’exploit de paraître à la fois fraiches et mélancoliques. Ces morceaux ont pour la plupart été composés, joués et pré-maquettés sur le petit piano de l’église du village. L’artiste s’est ensuite enfermée dans son home studio pour ré- enregistrer et arranger l’ensemble sur le logiciel Logic. Le résultat, brillant, est ce nouvel E. P. chez Fat Cat Records, Époques.

La pianiste française Emilie Levienaise-Farrouch, installée à Londres, est peut-être plus connue pour les bandes originales qu’elle a composées pour The Sheik And I (Caveh Zahedi, 2012), Tiger Orange (Wade Gasque, 2014) ou dernièrement Only You d’Harry Wootliff. C’est pourtant le troisième album de cette artiste, le deuxième sur Fat Cat (MNNQNS, We Were Promised Jetpacks…) pour elle qui a également collaboré au magazine de musiques électroniques, Bleep. Durant cette période, elle a pu nourrir sa musique d’influences aux tonalités plus électroniques et découvrir des artistes qui l’ont marquée durablement.

On croise ainsi dans cet univers riche les ombres de Satie, Debussy—pour ce côté impressionniste de sa musique—ou encore de Ryuichy Sakamoto, Björk, Clint Mansell ( B. O. de Requiem For a Dream), LFO

Époques se présente comme un voyage spatio-temporel entre ombre et lumière, élaborant des dialogues, des confrontations, des partages régulièrement renouvelés entre le piano de l’artiste et un violoncelle taquin, le tout arrangé avec quelques effets discrets et une touche d’électronica délicate. Sans cesse, comme une marée qui afflux et reflux, les pièces s’enchainent et se heurtent. Les ambiances légères se confrontent à des instants plus organiques, des paysages noyés de brouillards émergent ci et là entre des nappes, dégageant de brefs instants de tension. Puis ces notes de piano lancinantes reprennent le dessus, évoquant par moment un Satie nourrit à la musique électronique.

Emilie Levienaise-Farrouch by Joe Starbuck
La pianiste Émilie Levienaise-Farrouch par Joe Starbuck

J’ai retrouvé dans l’œuvre que l’artiste nous présente, l’émotion qui m’avait saisi à l’écoute du premier opus de Murcof, Martes : une musique entre classique et électronique, épurée et qui joue sur les ambiances et les variations infimes. Le tout servit par un travail d’orfèvre sur le son qui demande une écoute sur un support non compressé et un vrai matériel Hi-Fi.

Elle utilise son clavier comme un catalyseur d’émotions dont elle fait résonner les notes sur des nappes de violoncelles qui se jouent de la tonalité. Sur Ultramarine, ces notes détachées de la mélodie se perdent dans des espaces sonores quasi a-musicaux, ponctués par des cordes dissonantes et une basse répétitive qui semble marquer sombrement le défilement du temps. Et puis, tout à coup, le frisson jaillit au détour d’une quasi absence de mélodie qui se trouve soudainement comblée par l’apparition lumineuse de deux, trois accords espacés qui redonnent brièvement du souffle à la composition jusqu’au final.

J’aime être inspirée par des narrations ou des concepts qui résonnent en moi mais, au bout du compte, et contrairement à beaucoup de musiques que j’ai étudiées à Goldsmiths, je tiens à ce que le résultat soit beau.

E.L.F.

Époques, le morceau qui donne son titre à cet E.P. qui est plus un L.P., évacue la mélancolie qui pouvait transpirer dans certaines des compositions précédentes, avec l’appuie d’un rythme entrainant et des accords énergiques et fortement marqués, qui viennent trancher avec les parties plus éthérées des autres pièces. J’y ai senti une certaine filiation commune avec les morceaux piano de Yann Tiersen. Ce titre agit presque comme une libération et vient en contrepoint avec le sombre A Trace Of Salt qui le suit, et où les violoncelles sont comme de longues coulées de larmes glissant au coin des lèvres.

Époques se clôt sur Morphée où un piano arrangé avec une légère touche de delay exploitée ici comme un instrument, nous transporte durant quatre minutes dans les bras du chef des Oneiroi,  divinité du sommeil, hypnotisant sans être endormant pour autant.

On peut voir ce travail de dix morceaux comme la bande-son d’un voyage intérieur et les écouter à la suite, comme un tout cohérent. Cela procure toujours une forte impression, et le silence qui suit lorsque s’éteint la dernière note est un silence précieux, rempli de cette expérience. Mais on peut également piocher au grès de ses humeurs telle ou telle pièce qui donnera alors tout son relief au moment particulier que constitue son écoute.

La musique d’Émilie Levienaise-Farrouch est un cataplasme aux dépressions automnales, et accompagne merveilleusement les après-midi grises où les seules taches de couleurs qui passent par la fenêtre sont les feuilles qui tournoient lentement pour parsemer le sol d’un camaïeu de rouge. On s’y plonge comme dans un confortable pull en laine, la variétés des paysages, la capacité évocatrice de ses sonorités et l’intensité de l’écoute provoquent in fine un doux apaisement.

Liens :

http://www.emilielf.com/

https://fat-cat.co.uk/artist/emilie-farrouch