Dirty Projectors par Jason Frank Rothenberg

5EPs de Dirty Projectors : la grâce collective

Avec 5EPs, le Dirty Projectors Dave Longstreth se lance à la recherche du temps perdu et le retrouve au terme d’un album composite, généreux et modeste, qui consacre son nouveau groupe.

Groupe solo.

Dirty Projectors n’est pas un groupe. Dirty Projectors, c’est Dave Longstreth. Et c’est à la fois sa force et son problème. 

Au début des années 2000, Dave Longstreth signe du nom de Dirty Projectors quelques albums aventuriers et high concept, comme Getty Address (2005) : un opéra-collage narrant les aventures d’un personnage fictif à l’époque des conquistadors. Puis, Longstreth change son fusil d’épaule. Dirty Projectors mute, se multiplie et devient un phénomène de la musique indépendante quand il se transforme en groupe : la formation composée notamment d’Amber Coffman et d’Angel Deradoorian laisse une marque indélébile dans l’esprit des mélomanes aussi exigeants que délicats, avec des chefs-d’oeuvre comme Bitte Orca (2009) ou Swing Lo Magellan (2012). 

Puis Deradoorian quitte le navire pour se consacrer à ses propres projets. À son tour, Coffman dit bye bye à son boyfriend Longstreth, et tente un album solo, produit par Longstreth lui-même. Dirty Projectors perd alors ce qui semblait, à cette époque, le plus grand atout du groupe : ses deux choristes hors-pair, aussi délicates que précises, que Longstreth a très tôt mises en avant, ne serait-ce qu’en les faisant figurer seules sur la pochette de Bitte Orca

Depuis, Dirty Projectors n’a jamais retrouvé la gloire que lui ont apporté Bitte Orca et Swing Lo Magellan. Dave Lonsgtreth a tenté de mettre en musique sa rupture amoureuse et en même temps de s’aventurer sur un terrain plus mainstream et R&B, avec l’album Dirty Projectors (2017), enregistré en solo. Loin d’être mauvais, l’album ne convainc pas grand monde.

Tous pour un.

Longstreth se remet en question et tente de reformer un groupe, le temps d’un Lamp Lit Prose sous-estimé (2018), victime de l’absence des deux choristes angéliques.

Longstreth réfléchit et en arrive au double constat suivant : il a besoin d’un nouveau groupe, et il a besoin de prendre du recul sur sa musique. D’où l’idée d’une série de cinq EPs, publiés la même année. Cinq disques courts comprenant quatre titres chacun, qui reprendraient tous à tour une esthétique déjà explorée par lui-même, mais dont la collaboration apporterait fraîcheur et renouveau. Plutôt qu’introspectif : rétrospectif. Mais une rétrospection créative et collective, menée dans un désordre chronologique, étape par étape, et membre par membre du nouveau groupe. 

5EPs, c’est donc cela : quatre EPs de quatre titres, composés par Longstreth mais chacun interprété par un membre du groupe, et qui s’achèveront sur un dernier EP rassemblant tous les interprètes : le dernier album de Dirty Projectors est donc une compilation. Attention, gros mot : « compilation ». Il y a de quoi rebuter. Compilation = nostalgie, ressassement et stérilité. Il n’en est rien dans 5 EPs. La règle du jeu est claire pour les camarades de Longstreth : pas de morceau long. On ne dépasse pas les trois minutes. Vingt morceaux juxtaposés, cela serait pénible. Mais vingt courts morceaux qui s’enchaînent à la perfection, c’est un pur plaisir.

“Windows Open”

Le premier EP, “Windows Open”, est interprété par la claviériste / percussionniste de la nouvelle formation, Felicia Douglass. On y retrouve le son et la texture folk de Swing Lo Magellan (2012), son goût pour les morceaux brefs et chaleureux. Ce premier EP, peut-être l’un des plus riches, est porté par des ballades bucoliques, comme “Overlord” et son refrain imparable. 

« Overlord », extrait de 5EPs de Dirty Projectors.

Interlude : “Stillness is the Move”.

Mais Swing-lo Magellan, c’était en 2012. 

Flashback.

En 2009, Dave Longstreth met tout le monde d’accord avec Bitte Orca. C’est pendant cette période, et à l’occasion de ce disque que le grand public découvre Dirty Projectors. Le groupe devient un phénomène indie. Les vocalises entrelacées de ses choristes Amber Coffman et Angel Deradoorian relèvent de la dentelle sonore et font l’admiration de tous. Bitte Orca était un pop-gâteau dont la cerise était une première incursion, de la part de Longstreth, dans le R&B : le titre “Stillness Is The Move”, porté par son groove imparable et par le chant soul d’Amber Coffman, mélangeait musique ouest-africaine et gros tubes pop à la Beyoncé. 

En 2009, il y avait là de quoi surprendre de la part d’un groupe indé, new yorkais et intello. Mais tel est Dave Longstreth : dans ses rares interviews (il déteste ça), il évoque avec autant d’enthousiasme Shoenberg que Kanye West. “Stillness Is The Move” a joué, en quelque sorte, le rôle d’un coming out retentissant et a aidé nombre de groupes indé à se déniaiser (“quit being such an indie snob pussy”, recommandait Gonzales aux musiciens électroniques indépendants en 2001), et nombre de divas pop à s’affider des roitelets indie : Jack White ou Vampire Weekend collaborent avec Beyoncé, Ariel Pink avec Azelia Banks, SOPHIE avec Madonna, etc. 

« Stillness Is The Move », extrait de Bitte Orca.

Repris, entre autres, par Solange Knowles, ce titre issu d’un groupe très indé connaît un succès tel que Longstreth se jette de plain pied dans le game R&B en 2017, avec un album simplement intitulé Dirty Projectors, qui marque son retour comme unique membre du groupe. Malgré de vraies pépites, comme “Up In Hudson” qui, pour le coup, s’écarte du modèle R&B prédominant dans le reste du disque, Dirty Projectors déçoit.

Manque d’inspiration ? Assèchement du coeur après la rupture entre Longstreth et Amber Coffman, dont il est trop souvent question dans ce disque ? Longstreth cède-t-il à la mode de l’album de rupture autobiographique, très en vogue alors : Beyoncé avec Lemonade (2016), Björk avec Vulnicura (2015)… Toujours est-il que sa musique semble, pour la première fois, désincarnée. Ce que l’on subodore avec ce disque, c’est la déception de Longstreth, issue d’une tentative ratée : celle d’intégrer, enfin, le mainstream musical – tentative qui n’est en rien condamnable en soi, mais ne semblant complètement assumée, ni complètement convaincante avec cet album. 

“Flight Tower”

Le deuxième EP de 5 EPs vient remettre de l’ordre et du sens dans tout cela. Les quatre morceaux qui composent Flight Tower sont tous empreints de R&B, mais d’un R&B léger et touchant – spontané en quelque sorte, comme tout le reste de l’album. Au chant, la guitariste Maia Friedman, est aussi chaleureuse que délicate. En ne forçant pas les choses – ou peut-être parce qu’il a pris du recul par rapport à Dirty Projectors – Longstreth lui offre quelques-uns des plus beaux morceaux de ce disque. “Lose You Love” ou « Self Design » rachètent à eux seuls le manque de coeur de leur grand frère.

« Self Design », extrait de 5EPs.

“Super Joao”

Pour le troisième EP, “Super Joao”, Longstreth choisit une direction jusque là inédite pour lui : la bossa nova. Et cet EP, ce sera le sien : il y chantera lui-même, en une poignée de chansons simplement arrangées, son amour pour Joao Gilberto. Un hommage, mais certainement pas un rip-off, car on retrouve ici ce que l’on aime tant chez Longstreth : la complexité des mélodies et de la composition, et pourtant leur spontanéité, leur fluidité. Ces quatre chansons sont brillantes et douces, comme une poignée de sable brésilien. Une fois qu’on l’a entendu, impossible de se départir du refrain de “Holy Mackerel”, le plus gilbertien des morceaux composant cet EP : 

« Holy Mackerel », extrait de 5EPs.

« Earth Crisis« 

Le 4e EP, “Earth Crisis”, est pour moi une madeleine de Proust. J’ai découvert les Dirty Projectors avec Getty Address en 2005 et je suis immédiatement tombé sous le charme. À cette époque, pour moi, à part Deerhoof, il n’y avait rien de plus fascinant que Dave Longstreth. Il était encore seul membre du projet. Visiblement, ce qui le motivait le plus n’était pas la musique mainstream. En l’occurence, Getty Adress était censé raconter la confrontation entre Hernán Cortés et les Aztèques, à travers les yeux d’un personnage fictif, Don Henley. Cela sonnait comme un opéra (Longstreth a dirigé toute un orchestre symphonique)… mais un opéra déconstruit, recollé, remonté, samplé, rythmé par des boucles de percussions électroniques répétitives mêlées à des percussions (cloches, claps) et des accords de guitare.

« I Will Truck », extrait de Getty Address (2005)

Bref : c’était complètement inédit, et ça l’est resté. Jusqu’à aujourd’hui. Car ce 4e EP, Earth Crisis, reprend Getty Address où Longstreth l’avait laissé : boucles symphoniques, voix pitchées, ambiance bucolique à la Beaucoup de bruit pour rien, coq-à-l’âne stylistiques, harmonies vocales, belles à faire frissonner un janséniste. Ces quatre titres, chantés cette fois par Kristin Slipp, claviériste du groupe, sont peut-être ce que l’album a de plus beau à offrir. Apparemment, je ne suis pas le seul à le penser, puisqu’ils ont été utilisés pour un court-métrage d’animation écrit et réalisé par Isaiah Saxon, que voici : 

Le court-métrage « Earth Crisis », d’après l’EP éponyme de Dirty Projectors.

« Ring Road« 

5 EPs se termine sur la réunion vocale des cinq musiciens. Les quatre morceaux qui le composent respirent la joie d’être ensemble, d’être en groupe, et finalement, parmi tous les albums de Dirty Projectors, c’est au dernier qu’il fait le plus penser : Lamp-Lit Prose (2018).

Cet ultime EP, Ring Road, commence par une pop song naïve et joviale, impeccablement mise en son, ornée de choeurs joyeux et, comme toujours, taillés au cordeau. Il se poursuit avec l’afro beat de “Searching Spirit”, qui aurait pu avoir sa place dans Bitte Orca. Avec “No Studying”, les Dirty Projectors font dans le rock, grosse guitare à l’appui, avant de se pelotonner dans une jolie ritournelle polyphonique – c’est frais, et cela sonne DIY. Et mon tout s’achève sur une ballade qui traîne ses basques du côté de chez Phil Collins. Doit-on s’en étonner ? Après tout Bitte Orca se terminait lui aussi sur des accords plaqués de clavier et des rythmes électroniques à la patine datée, caractéristiques du chanteur chauve à voix de kazoo.

« Por qué no ? », extrait de 5EPs.

5 EPs est un cadeau pour tous ceux qui ont aimé Dirty Projectors à un moment ou à un autre de la carrière de Dave Longstreth, et qui ont envie de le retrouver tel qu’ils l’ont aimé, sans nostalgie aucune. Pour les autres, c’est le meilleur moyen de découvrir ce groupe généreux, pop et intelligent. Compilation homogène, album hétéroclite, long en apparence mais presque trop bref (pour un disque comportant 20 morceaux, c’est un exploit), 5 EPs laisse la libre parole à un grand artiste pop du XXIe siècle qui revisite et renouvelle ses univers with a little help from his new friends

https://dirtyprojectors.net/

https://www.dominomusic.com/artists/dirty-projectors

Johann Trümmel

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Retour haut de page