“Snoopy” de CS + Kreme : l’étrange et le familier

Temps de lecture : 3 minutes

Pour leur premier album CS + Kreme se servent des textures sonores de la fin des 90’s pour raconter des histoires inédites. “Snoopy” est un disque étonnamment accessible, qui ne ressemble à aucun autre.

L’effet madeleine

Tout est surprise dans Snoopy, à commencer par le titre incongru de ce premier album du duo CS + Kreme. Derrière ces noms se cachent les Australiens Conrad Standish et Sam Karmel, très actifs sur la scène expérimentale de Melbourne, déjà auteurs d’une poignée de formats courts toujours étranges.  

Pourtant, loin de me surprendre, la première écoute de Snoopy m’a replongé dans les textures et les sons qui ont fait, pour moi, la fin des années 1990 et le début des années 2000, quand on parlait encore sérieusement de post rock ou de slowcore, quand les labels Fat Cat et surtout Kranky déclinaient sous mille formes différentes la poésie malade et mélancolique qui fait toujours leur identité – et dans laquelle je me complaisais quand j’avais 20 ans. C’était l’époque de Bowery Electric, de Crescent, de Labradford. 

Un peu comme mon Hex. 

« Saint », qui ouvre l’album, déroule un sample d’orgue funéraire pendant 6 minutes 30. La basse arrive dès les premiers instants, très mise en avant, avec un effet chorus qui rappelle Bark Psychosis, tout comme la voix du chanteur : « Where did blueberries go ? Where did memory go ? Where did Egypt go ? Where did paintings go ? » chuinte Conrad Standish à la manière, si identifiable, de Graham Sutton. Vraiment, Bark Psychosis, et son chef d’oeuvre absolu Hex, ne sont pas loin. Mais si Hex (1994) n’a pas pris une ride, ce n’est pas le cas des boîte à rythme que l’on utilisait à cette époque, et qui contribuent à donner à Snoopy sa légère odeur de naphtaline : les beats de « Faun House », de « The Whale’s Tail », ou plus encore celui de « Slug », sont très Thievery Corporation compatibles. Bref, tout sonne un peu daté sur cet album. 

CS + Kreme – Saint

Alors d’où vient sa magie ? Et d’où vient son mystère, si son langage est déjà connu ? 

La délicatesse

D’abord, de sa délicatesse. À qui l’écoute attentivement, Snoopy fournit une dose régulière de frissons, grâce à telle harmonique qu’on n’attendait pas, ou à tel accord qui, précédé de tel autre, s’emplit d’une charge émotionnelle folle, le temps d’une seconde – une seconde qu’on attendra, toujours avec le même émerveillement, à chaque écoute du morceau. Dans « Mount Warning », après cinq minutes de musique ambiante, menée par une basse tout droit sortie du premier Bowery Electric, jaillit une mélodie lumineuse, à vous fendre le coeur. Les harmoniques font briller toutes les faces de ce petit diamant. Et, ici ou là, on entend d’étranges cris humains, aigus, incongrus, imprévisibles. 

CS + Kreme – Mount Warning

Multivers imprévisible.

Elle est aussi là, la force de cet album : son imprévisibilité. Déjà, c’est un album varié. Entre « Saint » un mantra musical brumeux, traversé çà et là par de brillants soleils, et « Pussywistle Tea », sa ligne de basse de comptine, ses arrangements planants, il y a tout un monde. Et au sein même des morceaux, plusieurs mondes se croisent, se superposent ou se juxtaposent : « Blu Flu » commence comme du Jean-Pierre Massiéra bien stoned, mêle accordéons distordus et bourdonnements d’insectes, se poursuit sur un groove de boîte à rythme augmenté de percussions cubaines, et une ligne de basse qui balance – avant de replonger dans un état second, ambiant, pour quelques secondes. La surprise, quoique discrète, est partout dans ce disque : elle prend la forme d’un solo de saxophone, dans « The Whale’s Tail », d’un entêtant motif de trompette (« Time Is A Bozo »), de l’intervention d’un clavecin sautillant (« Faun House »). 

CS + Kreme – Time Is a Bozo

Alors, certes, la palette sonore de Snoopy est bien connue. Mais CS et Kreme s’en servent pour raconter des histoires qui n’avaient jamais été racontées, et peindre des paysages qu’on n’avait encore jamais vus, mais dont l’étrangeté n’est jamais inquiétante. Snoopy est un disque étonnant et accessible, étonnamment accessible, qui ne ressemble à aucun autre. 

Lien vers Kudosrecords pour vous procurer Snoopy

Johann Trümmel

Johann Trümmel a publié un roman, "la Marge Molle"(Balland), en 2008 , et coécrit "La Liste" (10/18) en 2012. Il est aussi l'auteur de chroniques musicales pour Chronicart.

Johann Trümmel has 13 posts and counting. See all posts by Johann Trümmel

Johann Trümmel

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *