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St Paul & The Broken Bones, l’âme de fond

La soul contemporaine connait aujourd’hui un véritable renouveau. Que ce soit la funk/soul dépouillée tendance low-fi de Curtis Harding ou la soul chaude et sensuelle d’un Michael Kiwanuka, on assiste à une résurgence de talents dans le genre. Dire qu’on a failli passer à côté du talent de ce groupe et de son vocaliste à l’organe hors du commun ! En effet, rien ne destinait Paul Janeway à tenir le devant de la scène, tout du moins d’une scène musicale, qui plus est dans un genre plutôt réservé aux personnes de couleurs (don’t use the N word !). Car oui, les musiciens du Broken Bones et leur frontman sont blancs ! Et qui plus est, ils viennent d’une petite ville assez conservatrice du fond de l’Alabama.

L’ancien et le nouveau

Les huit musiciens—Paul Janeway (chant), Jesse Phillips (basse), Browan Lollar (guitare), Kevin Leon (batterie), Al Gamble (clavier), Allen Branstetter (trompette), Chad Fisher (trombone) et Amari Ansari (saxophone)— ont pris le parti pour ce quatrième album d’enregistrer au maximum avec des moyens analogiques afin de retrouver le son qui faisait la caractéristique des artistes régionaux de la grande époque. Pour cela, ils se sont enfermés au Muscle Shoals studio avec Ben Tanner (Alabama Shakes). Sont passés par ces studios des artistes tels que Wilson Pickett, Aretha Franklin, George Michael, Lynyrd Skynyrd, les Stones… Bref, on est dans la légende. Mais loin de ressasser les classiques ou de copier les anciens, Janeway et sa bande font leur petite tambouille et ne s’occupent pas trop des modes. Les albums se déroulent un peu comme des prêches : la voix de Janeway vient vous chercher sur un petit sermon d’introduction pour enchainer les titres courts qui oscillent entre trois et quatre minutes. Le tout entrecoupé par de bref rappels des ouailles de temps en temps sur des pastilles courtes d’une minute et quelques. Alien Coast ne déroge pas à la règle. Si certains titres sont cette fois plus courts et ne dépassent pas les deux minutes (Atlas), il en reste une quintessence d’efficacité et une cohérence dans leur enchainement. Ainsi, le très bref 3000AD Mass est comme une invitation à pénétrer dans le temple pour la demi-heure suivante. Le chanteur y invoque Dieu pour lui demander de « couler dans ses dents pour qu’il puisse le sentir jusque dans sa colonne vertébrale ». Car pour lui, toute musique est une expérience spirituelle.

Entre rêves et réalité, Histoire et Mythologie

Les paysages oniriques qui traversent Alien Coast prennent leurs sources dans des éléments aussi divers que la mythologie grecque, les dystopies (Tin Man Love) ou des livres d’histoire de la période coloniale. Ainsi, le titre de l’album est inspiré du sentiment qu’ont eu les premiers conquistadors lorsqu’ils ont réalisé que les terres qu’ils avaient atteintes leur étaient totalement étrangères. Ils ont alors commencé à s’y référer comme une « cote étrangère » ou Alien Coast.

This album was birthed through the idea of falling asleep in a hotel and having a sequence of nightmares, then waking up and missing home so badly […] When the settlers—or invaders, really—first came to the Gulf Coast they couldn’t figure out what it was, and started referring to it as the Alien Coast. That term really stuck with me, partly because it feels almost apocalyptic.

Site du groupe : https://www.stpaulandthebrokenbones.com/about

La musique traduit cela à merveille, entre soul langoureuse, nappes psychédéliques, funk perfusée à la sauce Parliament ou Prince, et contribue ainsi à dessiner un univers dans lequel l’auditeur va croiser des figures historiques comme le peintre flamand d’origine espagnole Berméjo (Bartolomé de Cardenas de son vrai nom) et son St Michel terrassant le diable (Bermejo and The Devil). C’est suite à sa visite du musée de Londres que le chanteur transmet l’émotion ressentie alors dans son texte « You absolutely have to see the devil in this painting—it’s terrifying« . On y trouvera également le Titan qui porte le monde sur ses épaules (Atlas) ou le légendaire Minotaure auquel s’identifiait facilement Picasso—Janeway confirme d’ailleurs la source de l’inspiration. À propos de ce taureau mythologique et de sa figure symbolique, il explique « … nous sommes attirés par l’art extrême et troublé et Minotaur appelle à craindre quelque chose en vous, et la solitude qui en découle. Surtout si vous avez grandi dans une situation de violence, il peut y avoir ce sentiment d’avoir quelque chose en vous que vous ne voulez pas rencontrer ou même reconnaître. »

Berméjo (Bartolomé de Cardenas) St Michael Triumph Over The Devil, National Gallery, Londres

L’impression de faire un voyage au travers de rêves et de cauchemars se traduit aussi par une musique qui abandonne quelque peu la soul/funk teintée de gospel que le groupe pratiquait dans son précédent album et, continuant à bousculer les canons musicaux, qui se refuse à adopter des structures traditionnelles pour ses titres accentuant par la même occasion le sentiment d’étrangeté qui nous saisit lors de l’écoute de l’album.

À contre-courant

Dans Tin Man Love, Janeway s’interroge pour savoir si Jésus pleure lorsque qu’un robot perd la vie. La religion dans cette région rurale de petites villes d’Alabama (Birmingham est la plus grande ville d’Alabama avec un peu plus de 200 000 habitants…) où le chanteur a été élevé dans une famille très religieuse, est très importante et régit étroitement les rapports sociaux. Destiné à la prêtrise alors qu’il était encore adolescent, il s’éloigne petit à petit de cette vocation en dépit d’un environnement extrêmement conservateur. St Paul et ses bras cassés sont progressistes. Car, oui, contrairement aux idées reçues, beaucoup de groupes de musique du sud des USA sont progressistes. StP&TBB s’est ainsi rallié à la cause Black Lives Matter en compagnie d’autres artistes de ces états traditionnellement montrés du doigt pour leur racisme endémique. Si le chanteur exulte de joie lorsque la court suprême légalise le mariage entre personnes du même sexe, ce n’est pas le cas dans sa « hometown » où le sujet est encore tabou. C’est aussi cela qui l’a amené à changer progressivement son point de vue sur le monde. Alors qu’il est de nouveau sur les rails pour cette fois-ci devenir comptable dans une banque, il décide avec son vieil ami Jesse Philips (basse) d’écrire quelques chansons et puis éventuellement d’enregistrer un album. Sa présence et sa qualité de frontman, sans parler de sa voix, vont lui faire prendre conscience du potentiel qu’il a en lui. Galvanisé par le succès des concerts aux USA puis dans le reste du monde, il comprend vite qu’il ne pourra pas faire autre chose de sa vie.

The first song we recorded was “Broken Bones and Pocket Change” and it was then that I knew this was something I’m really going to have to pursue. You know when you’re suppressing that voice, something inside of you going “oh, you need to be doing this.” I mean, who doesn’t think they shouldn’t be singing – you know what I mean?

La première chanson que nous avons enregistrée était « Broken Bones and Pocket Change » et c’est alors que j’ai su que c’était quelque chose que je devais vraiment poursuivre. Vous savez, lorsque vous supprimez cette voix, quelque chose à l’intérieur de vous dit « oh, tu dois faire ça ». Je veux dire, qui ne pense pas qu’il ne devrait pas chanter – tu vois ce que je veux dire ? »

cafebabel.com

Le chanteur n’a, selon lui, pas de vice particulier : il ne boit pas, ne fume pas, ne se drogue pas, et est religieusement marié—Letter From a Red Roof Inn est dédié à sa femme. C’est donc logiquement que le bassiste et cofondateur du groupe, Jesse Philips, lui accole le qualificatif de St. Leur premier titre enregistré s’appelant Broken Bones and Pocket Change, c’est tout naturellement que le groupe s’est appelé St. Paul and The Broken Bones… Sorte de mariage improbable entre Frank Black et Otis Redding, Janeway promène sa silhouette replète sur le devant de la scène, tel un prêcheur habité par une foie profonde et humaniste.

Don’t Look Up!

Si vous cherchez un pur réconfort dans la musique du groupe, ne tentez pas de traduire les paroles et de les interpréter. Car, oui, elles sont assez pessimistes sur l’avenir de l’humanité et convoquent volontairement des visions d’apocalypse. Certes, leur musique est douce et son écoute apaisante, mais il ne semble pas que cela soit l’état d’esprit de Janeway et ses collègues. La seule chose qui pourrait être raisonnable alors que tout le monde refuse de regarder les choses en face (Don’t Look Up!), ne serait-il pas de danser jusqu’au bout de la nuit, de se laisser entrainer dans cette Alien Coast déroutant où plus aucun canon n’est respecté ? Le prêtre ne doit il pas rassurer ses ouailles ? La musique n’adoucit-elle pas les mœurs ? Un titre dansant et programmable en radio ne doit-il pas faire au moins trois minutes trente ?

Dans un article sur Berméjo dans le Guardian, le journaliste Jonathan Jones notait : « nous sommes attirés par un art extrême et troublé qui reflète notre époque effrayante. » Si l’on considère que leur vision de la soul est anti-conformiste et pourrait être qualifiée « d’extrême » par des puristes, ne serait-ce pas une définition qui collerait à St Paul & The broken Bones?

Don’t Look Up, but listen!

Liens :

https://www.facebook.com/St.PaulandTheBrokenBones

https://www.stpaulandthebrokenbones.com/about

1 réflexion sur “St Paul & The Broken Bones, l’âme de fond”

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