Matt Berninger Front cover

Serpentine Prison, l’élégance du premier album solo de Matt Berninger

Sorti sur le tard de l’année 2020 (le 16 octobre), l’album Serpentine Prison de Matt Berninger a immédiatement chamboulé mon classement de l’année. C’est donc sur le tard et avec le recul nécessaire, que je vous raconte ce coup de cœur.

L’escapade réussie en solo de Matt Berninger avec Serpentine Prison

Appréhension et hâte. Un mélange de sentiments contradictoires. Tel fut mon état après l’annonce de l’escapade en solo de Matt Berninger, pour son album Serpentine Prison. Pour ceux qui ne le connaitraient pas, Matt Berninger est le chanteur du groupe The National. Ce groupe marque le « rock indé » depuis vingt ans et ses débuts (2001). Il compte à ce jour huit albums à son actif. Il est composé de Matt Berninger, Aaron Dessner, Bryce Dessner (des frères), Bryan Devendorf batteur et Scott Devendorf bassiste (des frères aussi). Ziggy vous en parlait remarquablement bien pour leur dernier album I Am Easy to Find.

Fait plutôt rare pour un groupe de cet acabit, les albums sont tous de très grands albums. Ils ont su garder leur marque de fabrique avec une part d’évolution, de renouvellement. Je vous parle avec une relative objectivité (mais cela reste de l’objectivité), car je suis une immense fan du groupe, de leurs albums et de leurs concerts. Je les ai vus à Paris pour Sleep Well Beast puis au Sziget Festival à Budapest pour Easy to Find. Croisons les doigts pour que la liste s’allonge. Je vous ajoute un live ci-dessous avec le morceau Day I Die, extrait de Sleep Well Beast. Vous comprenez ainsi mon niveau d’attente.

Sans suspense aucun, cette escapade est réussie. Aidé de ses compagnons, mais aussi de remarquables musiciens, Berninger a profité de la période de pause avec le groupe pour nous livrer un sublime album, tout en élégance.

D’un album de reprises à un album solo

A l’origine, Matt Berninger voulait écrire des reprises autour d’un album chéri de son père, Stardust de Willie Nelson (1978). Durant cette phase d’exploration, il s’est entouré du producteur de musique Booker T. Jones (qui était en charge de l’album Stardust). L’anecdote est assez drôle d’ailleurs et Berninger la raconte avec beaucoup d’humilité : il n’avait pas le contact de Jones. Il s’est donc inscrit directement via son site pour lui demander s’il était intéressé par son projet. Sa manager, qui n’est autre que sa fille, lui a répondu sobrement : « Oui il pourrait être intéressé ». Admettons que Matt Berninger n’est pas n’importe qui tout de même..!

C’est ainsi que le travail autour des reprises a commencé. Berninger composait en parallèle des morceaux qu’il faisait écouter régulièrement à Jones. Ce dernier a rapidement acté le lancement d’un album solo. Il a poussé Matt Berninger dans ce sens et est donc né : Serpentine Prison. D’où l’importance d’un producteur …

Ce travail initial est bien expliqué dans les conversations entre Berninger et Jones, diffusées en quatre parties sur sa chaîne YouTube. Pour nos lecteurs non anglophones, YouTube permet de générer des sous-titres automatiques. En voici la première partie ci-dessous:

Je vais enfreindre une de mes règles pour vous parler de cet album, et ne pas détailler les morceaux dans l’ordre, mais plutôt vous les raconter par thématique. En effet, la grande force de Matt Berninger réside dans sa capacité à s’entourer d’une équipe de talents. Trois exemples sont emblématiques de cette force et de sa collaboration avec Booker T. Jones.

Un album exploratoire et riche de talent(s)

Le titre Distant Axis en témoigne parfaitement. A l’écoute, c’est un magnifique titre sur l’impossibilité de créer une intimité. La voix de l’interprète est presque portée par les instruments. Et c’est peu dire, car derrière le violon et les chœurs se cache le génial Andrew Bird, chanteur et musicien américain. Walter Martin, quant à lui, joue la guitare électrique, la basse, le synthé, les percussions et les chœurs également.

J’ai rencontré Walter Martin il y a quinze ans, quand the National avait fait la première partie des Walkmen durant une tournée dans des salles de seconde zone dans le sud-est des États-Unis. J’ai beaucoup appris sur la Floride, le Tennessee et la Géorgie. Walt et moi sommes restés amis, et depuis trois ans nous avons commencé à nous échanger des idées. Distant Axis a commencé par une esquisse que m’a envoyée Walter, qui l’avait intitulé Savannah. Je crois que cela raconte comment après avoir passé sa vie ensemble, deux êtres n’arrivent plus à se comprendre ou se connecter.

Matt Berninger

Pour Collar Of Your Shirt, Booker T. Jones a incité Berninger à rallonger la chanson. Cela a contribué à travailler son écriture pour laisser place aux violons en caisse de résonance et pousser davantage la voix du chanteur. En résulte un morceau d’une douceur infinie, à cœur ouvert. Ces paroles en témoignent I’m so afraid your love is leaving me / It never tells me where it goes.

Cela a été très sécurisant d’explorer de nouveaux territoires mélodiques avec Jones. Il m’a poussé ici. Celle-ci a beaucoup beaucoup d’importance pour moi, car je pense avoir appris énormément.

Matt Berninger

Cette section s’achèvera sur le morceau Loved so little, témoin de cette prise de risques par l’artiste. Imaginez un décor de Far West, où résonne la voix emblématique de Berninger. Viennent s’ajouter de nouveaux instruments, tels que le trombone et l’harmonica. Par ailleurs, l’harmonica est joué par Mickey Raphael, qui a collaboré avec un certain…Willie Nelson.

Des influences musicales, picturales et sociétales

La multitude d’influences témoigne, tout autant que ses collaborations, de l’amplitude de l’univers créé par l’artiste.

D’abord, One More Second, le dernier single extrait de l’album avant sa sortie. La voix de baryton de Berninger est au cœur du morceau, dont les chœurs féminins viennent rappeler un difficile au revoir amoureux. En effet, Il a imaginé ce morceau comme une réponse de Porter Wagonerto à la chanson si connue de Dolly Parton I Will Always Love You, écrite en 1974. Pour ceux qui (comme moi) ne connaissent pas l’histoire, Porter Wagonerto & Dolly Parton était un duo emblématique dans une émission de télévision au nom de Porter, The Porter Wagoner Show, entre la fin des années 1960 et le milieu des années 1970. Lorsque Dolly Parton a voulu lancer sa carrière solo, elle a écrit I Will Always Love You. Matt Berninger souhaitait ainsi donner un autre versant de l’histoire, comme il le dit si bien lui-même :

One More Second est une façon imaginaire de penser ces chansons d’amour. Car toute chanson d’amour désespérée a une autre version de son histoire.

Matt Berninger

Nouvelle illustration de collaboration prestigieuse : celle avec la sublime voix de Gail Ann Dorsey (ex-bassiste de Bowie). Ainsi, Berninger signe un des plus beaux morceaux de l’album, intitulé Silver Springs. L’artiste avait commencé à mélanger sa voix à des voix féminines sur l’album I Am Easy To Find (avec The National), dont on entend l’écho ici.

Je ne saurai finir cette section sans attribuer une mention particulière à la pochette de l’album. Serpentine Prison a été réalisée par le peintre américain Michael Carson. L’artiste se met en scène, dans une peinture à l’huile sur décor neutre, épuré, dans son élégance et flegme naturel.

Matt Berninger Cover Album Serpentine Prison
Matt Berninger – couverture de l’album Serpentine Prison

La musique, une catharsis pour Matt Berninger

Matt Berninger écrit ses textes, et ce même lorsqu’il travaille en groupe avec The National. Ces textes sont sans concession, privilégient la mise à nu, des poèmes tour à tour mélancoliques et lumineux. Le morceau Serpentine Prison est à cette image, écrit pendant les feux en Californie. Sa voix sur le fil, quelques accords au piano et à la guitare, un clip studio en noir et blanc pour un final repris par les cordes. L’hymne de cet album en somme. Difficile de ne pas tomber sous le charme dès la première écoute.

L’album était parfaitement fini avant la pandémie. J’en ai beaucoup parlé (de la pandémie). Beaucoup de gens m’ont donné mon rapport à la pandémie, à la politique et à l’environnement. Mais la vérité c’est que j’ai juste pensé à moi en faisant cet album.

Matt Berninger

Mon coup de cœur est sans nul doute All For Nothing. Le titre reprend les mêmes ingrédients que le reste de l’album et les décuplent. De plus, le piano souligne la voix et la musique prend un tournant à 1:55, lorsque le trombone et les guitares viennent rythmer le refrain répété inlassablement. Comme si l’espoir prédominait finalement dans un morceau qui semble relater le désespoir (en français : tout ça pour rien).

Un album épuré, tour à tour mélancolique et lumineux

La guitare sèche introduit le morceau Oh Dearie, qui traduit un état mentionné par Berninger ci-dessous. I am near the bottom / I can’t stand like this (Je suis proche du fond / Je ne peux tenir ainsi). Le morceau semble être une illustration de ce besoin de catharsis à travers la musique :

La musique m’a permis de battre la dépression et la tristesse tant de fois. C’est la seule chose qui vaille. Je voulais écrire sur ce sentiment, quand on a l’impression d’être six pieds sous terre. Sous le niveau de la mer. Proche d’une abysse. Plus rien n’a de sens et rien de ce que peuvent dire les autres semble être cohérent.

Matt Berninger

Une lutte contre la solitude et l’isolement. Take Me Out Of Town demeure une nouvelle fois dans cette lignée, le quasi solo du trombone à 2:20 élève le morceau vers de nouveaux horizons… Malgré ces morceaux sombres, l’album est aussi empreint de lyrisme voire même d’une patte d’humour de la part de l’artiste. My Eyes Are T-Shirts en fait partie, le titre lui-même l’illustre.

Lorsque j’étais designer et peintre, l’humour a toujours été un outil essentiel. Tout comme la franchise. J’adore les artistes qui peuvent associer des choses hilarantes à d’autres choses dévastatrices.

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Vous pourrez retrouver cette distance et cette capacité à l’autodérision dans le live ci-dessous de Arte Concert. Chaîne à laquelle vous devez évidemment être abonné(e) par leur programmation aussi éclectique que fantastique. Sont inclus Distant Axis / One More Second / Take Me Out of Town / Serpentine Prison.

Serpentine Prison, un album à (re)découvrir

En résumé, Serpentine Prison de Matt Berninger est album à vous procurer (si ce n’est pas déjà fait). Il fait ses preuves dès la première écoute. Et ne vous décevra après la centième écoute, tant la densité de l’album est forte. Il permet de se rappeler que en 2020, tout n’a pas été complètement raté.


Mes 3 morceaux préférés: All For Nothing / Serpentine Prison / Silver Springs


Suivez l’actualité de l’artiste sur sa chaîne YouTube et son instagram.

Margaux

1 réflexion sur “Serpentine Prison, l’élégance du premier album solo de Matt Berninger”

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