Rencontre avec Frous de chez Teenage Menopause : même pas peur!

Lors de la soirée organisée au Stereolux à Nantes autour du label Teenage Menopause, nous avons eu l’occasion de poser quelques questions à François (aka Frous), l’un des deux fondateurs du label.  Basés entre Paris et Bruxelles, Frous et Elzo ont décidé de monter un label pour servir la musique qu’ils aiment ! L’un est mécano dans l’aéronautique, l’autre illustrateur, ils signent en premier lieu des musiciens et groupes qu’ils côtoient depuis des années, en fonctionnant à l’affect sans se cantonner à un genre musical en particulier. Au fil du temps, les sorties du label se sont étoffées, les artistes restants totalement libres d’aller et venir, il n’est pas rare de croiser chez Teenage des gus que l’on a déjà entendu, notamment chez Born Bad.

Liberté ? C’est peut-être le maitre mot de ce label, capable de prendre tous les risques et de ne pas courir après la gloriole à tout prix. Un parler sincère et cash, qui fait du bien dans une époque un poil aseptisée, un véritable amour de la musique et des artistes, et une envie irrépressible de nous envoyer régulièrement dans la face des sorties qui décoiffent !

Maintenant que les présentations sont faites, place à l’interview !

Weirdsound : En tant que label indépendant, comment tu définirais la différence entre ce qui est « indé »  et ce qui ne l’est pas ? (NDL : Question balaise dès le début, on est comme ça chez weirdsound)

Frous : Je ne me pose pas trop la question concernant les choix que nous faisons avec Teenage, ça ne rentre pas du tout en ligne de compte lorsque nous choisissons de bosser avec tel ou tel groupe…

Weirdsound : Du coup, est ce que la différence avec des labels plus mainstream se fait au niveau du fric ou de l’actionnariat ? Quand tu structures les choses, tu peux être tenté de faire des choix plus « mercantiles » afin de faire tourner la boutique ?

Frous : Si un jour se présentait une opportunité de faire assez de thunes, grâce à une sortie ou un artiste, ça serait une bénédiction ! On pourrait embaucher du monde et donc développer le label. Mais effectivement, par contre on prendrait le risque de se lancer dans une démarche mercantile, ne serait-ce que pour payer les salaires…Après, ça permet aussi aux groupes du label de tourner dans des bonnes conditions et d’enregistrer  avec du meilleur matos…

Weirdsound : OK, l’argent n’est pas un mal en soit, pour toutes les bonnes raisons que tu viens de citer, la différence entre un label comme Teenage et un autre, plus mainstream, est plutôt à faire sur la démarche de création artistique et le degré de latitude laissé aux artistes ?

Frous : Oui voilà, quand tu tiens un label, soit tu laisses les artistes s’exprimer librement, sois tu axes ta démarche pour faire rentrer du bif…C’est un peu ce qui se passe avec ce que l’on appelle le mainstream. Tu deviens rentable mais du coup ta seule optique c’est d’avoir une colonne dans le positif en fin d’année !

 

Weirdsound : Mais au final, est ce que le terme « indé » en lui-même n’est pas un peu galvaudé ? Quand tu lis la presse, tu as l’impression que tout le monde est « indé »…

Frous : Parce qu’il y a énormément de trucs mainstream qui viennent pomper la caution « indé » pour emballer leur camelote, afin de gratter du côté de ce public là…

Weirdsound : Il y a beaucoup de gros labels qui avancent l’étiquette  » indé » en rachetant des petits indépendants, en faisant ça ils se paient le branding « indé « …

Frous : Oui c’est un emballage, c’est un peu comme le label Rouge ou le label Bio…Mais ça reste un système qui est entièrement tourné vers la vente. Quand tu regardes le meilleur clip de l’année c’est « A » et la meilleure vente c’est « B », et après t’inverses les rôles pour la révélation de l’année ou la meilleure performance, c’est un système qui tourne en vase clos en fait. Quand tu observes un peu, tu te rends compte que c’est un réel entre soi !

Weirdsound : Et la créativité dans tout ça ? Finalement être indépendant est ce que ce n’est suivre des artistes qui sont peut-être plus radicaux dans leurs musiques ou leurs compositions, en sachant que ça va forcément te priver d’un plus vaste public ?

Frous : Chez Teenage les artistes arrivent souvent avec un album quasi terminé, leur liberté de créer est complète et on ne raisonne pas en termes de ventes ou de passage à la TV !

 Weirdsound : OK, donc le but ce n’est pas d’envoyer tout ce petit monde sur M6 ou sur Canal+…(rires)

Frous : Ce n’est pas du tout un but à atteindre de placer un artiste sur un plateau télé à 20H, mais le jour où ça arrive je claque de rire ! Je me dirai qu’on a fait la belle nique au système, c’est ce que penserait aussi JB (NDL : boss de chez Born Bad) et d’autres…En tout cas le jour où ça arrive, ça sera l’occasion d’aller boire un canon tous ensemble et de se marrer ! (rires)

 

Weirdsound : Comment tu définirais ton rôle chez Teenage ?

Frous : Ce que j’aime bien dans la vie c’est fouetter les gens, j’ai trouvé l’histoire du label et ça me permets de fouetter les artistes qui viennent chez nous ! (rires) Non plus sérieusement, toutes les personnes qui gravitent autour du label ou qui y contribuent, font ça sur leur temps libre et par passion pour la musique…J’ai un immense respect pour les musiciens, surtout dans ce circuit-là. Moi-même je suis très mauvais musicien, gérer le label c’est un peu ma manière d’apporter ma pierre à l’édifice !

Weirdsound : Tu n’es pas bon musicien mais tu es sans doute meilleur gestionnaire !

Frous : Ouais chacun sa place !

Weirdsound : Changeons de sujet, par curiosité, tu reçois combien de démo par mois ?

Frous : Par mois je dirai 50 démo environ.

Weirdsound : Tu as le temps de tout écouter ?

Frous : Non ! (rires)

 Weirdsound : Comme tu t’organises du coup ?

Frous : je fonctionne à l’affect, selon la manière dont je suis confronté à la démo…Sachant que des fois c’est moi qui vais supplier certains groupes que j’entends de venir ! (rires) Je suis tout le temps en concerts, en after aussi, vers 4H ou 5H du mat ! C’est comme ça que c’est monté le label en fait ! Parfois au début de la soirée tu parles d’un 45 tours et à la fin de la nuit c’est devenu un album ! (rires)

Weirdsound : C’est marrant, tu parles de 45 tours, aujourd’hui tu crois que le marché du support physique est en train de se reprendre, notamment via le vinyle ? Vous faites un sacré boulot sur les artworks en tout cas !

 

Quelques pochettes des parutions chez Teenage Menopause

Frous : Le CD se vend encore un peu, mais il disparaît des usages, maintenant dans les transports tu écoutes de la musique en streaming. Le retour annoncé du vinyle c’est un peu du pipeau, parce que c’est tendance et que Daphné Bürki (NDL : présentatrice TV) en a acheté la semaine passée…Par contre on continue du sortir du vinyle, parce qu’il contribue à la pérennité de l’investissement des groupes dans leurs enregistrements, de leur créativité… Sinon tu passes par du numérique, tu écoutes un truc, tu zappes vite fait à un autre, ça ne te plait pas, tu changes tout de suite…

Weirdsound : C’est le principe de la consommation appliquée à la musique en fait…

Frous : Oui, tu consommes, la mémoire de ton téléphone est pleine, t’effaces tous les titres, t’en remets d’autres…C’est du tout-venant ! Le disque à l’inverse, c’est comme un livre, tu l’as à la maison, tu l’écoutes tu l’apprivoise, tu reviens dessus…Il te plait tout de suite, ou un plus tard, tu vas le mettre de côté, tu y reviendras plus tard…La pochette, c’est un artiste qui a travaillé dessus, il y a une discussion entre la pochette et le disque.

Weirdsound : Oui, quand tu es acheteur, t’es sensible à ça, parfois c’est la pochette qui te fais repartir avec !

Frous : Exactement, tu vois, tu viens en concert dans une soirée comme celle-là, tu vis un bon moment, tu achètes le disque, tu repars avec un lien avec ce que t’as vécu, ça te le rappelle…Finalement c’est un peu comme les fans de foot qui achètent des maillots de joueurs ! (rires). Le disque c’est un medium, j’aime cette musique, je la mets sur un disque vinyle et je l’emballe avec le travail d’illustrateurs que j’apprécie !

Weirdsound : OK pigé ! Mais ça reste un coût plus élevé à produire par contre.

Frous : De toi à moi, un disque ça coute dans les 10 euros à presser, donc oui c’est un coût. En face de ça, avec le numérique, tu passes par soulseek ou un autre réseau et tu télécharges et tu écoutes…tu ne peux pas aller contre la technologie, surtout qu’à notre époque, les gens n’ont pas beaucoup de pognon. Du coup chez Teenage, on tente de mettre nos prix le plus bas possible, même sur le support physique, pour qu’un max de personnes puissent se l’offrir.

 Weirdsound : C’est vrai que parfois le prix des vinyles est abusé en boutique…

Frous : Clair ! Quand je vois certains imports à 30 ou 40 euros pièce, je me demande qui peut se permette ça ? Comment des kids qui veulent découvrir des disques pourraient mettre ça ? c’est impossible.

Weirdsound : Et pour Teenage vous faites presser où ?

Frous : Made In France monsieur ! (rires)

Weirdsound : Et comment tu choisis la quantité que tu vas presser justement ?

 Frous : Tu as deux économies pour presser du disque : soit tu n’as pas beaucoup de blé et tu passes par des personnes, qui sont quasiment des artisans, et qui peuvent te sortir des petites séries mais avec des délais en dent de scie et une qualité aléatoire… Nous on a choisis de passer par une usine, du coup la commande minimum c’est 500 disques. Par contre on a un réel problème avec le retour de « l’indé » chez les grosses majors, elles ont flairé le filon et reviennent pressées, du coup elles sont prioritaires vu les quantités qu’elles prennent.

Weirdsound : Ça se bouscule devant la presse en Mayenne alors !

Frous :  Oui, chez MPO. T’as finalement peu de solutions quand tu es comme nous sur des petites quantités. Les majors elles occupent la chaine de production en temps : elles réservent la presse pour une ou deux semaines et sortent des milliers de copies. Toi en face, tu es tout petit…Quand il y a le Record Store Day, ils ressortent les Doors ou Bob Marley, quand c’est Noël, c’est Franck Sinatra

 

Weirdsound : En ce moment on est beaucoup sur Johnny ! (rires) Tu évoques le Record Store Day, pour toi c’est un événement intéressant pour le monde de la musique ou c’est un baise couillon ?

Frous : C’est nécessaire pour pas mal de disquaires indépendants pour tenir ! Et puis comme toute passion, tu as besoin d’un événement. Quand t’aimes le camembert artisanal, tu vas au salon de l’agriculture, quand t’aime la saucisse tu vas à la foire à la saucisse…Là c’est la même chose ! Le Record Store Day, on te fait croire que c’est le petit artisan près de chez toi qui fabrique sa saucisse de Morteau alors qu’en fait c’est du Charal…Quand les majors ou les énormes indés viennent se mettre là-dedans, ils te revendent un Morrison Hotel à 35 euros alors que tu as le même à 5 euros dans une brocante…

Weirdsound : Oui mais il est transparent ! (rires)

Frous : Oui pour la collection les gens sont prêts à tout ! Pour les labels indépendants comme nous, on organise un événement tous les ans à Paris, c’est une occasion de se voir et de se marrer

Weirdsound : Ah ! On est invités ?

Frous : C’est le 21 avril prochain au Point Éphémère à Paris ! C’est une belle occasion de tous se croiser, de voir les sorties de chacun…

Weirdsound : Ce n’est pas une connerie de parler de la scène indé française alors ?

Frous : Oui, il y a une super scène indé en France ! Sur une date comme ce soir, tu te rends compte que les musiciens entre eux se connaissent bien, par exemple les mecs de chez JC SATAN font des dates communes avec Cockpit ou bien Scorpion Violente…A l’échelle nationale, on se connaît tous et internet a favorisé tout ça.

Weirdsound : Les sorties chez Teenage sont super variées, ça va de la ballade à la guitare à la techno, tu ne recherches pas forcément de cohérence dans tout ça ?

Frous : Tu parles de cohérence, mais en fait il faut parler de connivence ! Entre les groupes, il y a le même ressenti, le même affect, et ça vaut aussi pour les illustrateurs, Elzo, Freak City…Tout ça, ça interagis et ça se nourrit les uns les autres…C’est une scène bouillonnante ! On parlait de internet tout à l’heure, ça a aussi permis aux groupes de communiquer entre eux, de se rapprocher, de monter des formations qui ressemblent à des associations de malfaiteurs ! Pour les salles c’est la même chose et il faut les remercier pour leur boulot, en France, voir en Europe, il y a plein de salles et de bars qui accueillent ces groupes et qui font vivre la scène indé !

IMG_2107.jpgLa photo souvenir : Fatherubu très fatigué, Frous et Seb Normal (Delacave entre autre!)

Après plus de vingt minutes passées ensemble, nous mettons fin à notre discussion. On rigole encore un peu sur des demandes improbables provenant de Novossibirsk en Sibérie, où le label a visiblement des fans ! Je remercie encore chaleureusement François pour sa disponibilité !

et pour les parisiens, il y a une super expo au Point Éphémère concernant Teenage Menopause et ses magnifiques pochettes : http://www.pointephemere.org/event/Neoprisme-expose-Teenage-Menopause-Hk3wpCfPM

https://teenagemenopause.bandcamp.com/

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