Eddie Van Halen, le dernier solo

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En ce début d’année 1983, l’adolescent que j’étais fut subjugué par ce son, cette mélodie si adéquate et ce frisson que procure la dextérité lorsqu’il entendit pour la première fois le solo du Beat It de Michael Jackson. Un guitariste dont il avait entendu vaguement parlé était à l’origine de cette émotion : Edward Lodewijk Van Halen. Très vite, le jeune garçon se rend chez son disquaire qui l’oriente vers un album à la pochette étrange, un peu inquiétante, et intitulé Fair Warning (en fait, un extrait de la peinture The Maze de 1953 de l’artiste canadien William Kurelek). Conquis, les deux autres albums du groupe Van Halen, sobrement intitulés I et II, gagneront rapidement sa discothèque bientôt rejoints par Women and Children First sorti en 1980. Il faut dire qu’à l’aube des années 80, alors que les punks se vantent de ne pas savoir jouer, les guitar heroes des années 70 sont un peu mous du genou et largement passés de mode ! Mais Van Halen, guitariste virtuose de 22 ans, est le premier de sa génération à populariser de nouveau l’excellence instrumentale sur six cordes. Ainsi, à sa suite, les années 80/90 verront émerger les Joe Satriani, Steve Vai, Slash ou le regretté Randy Roads. Edward Van Halen est régulièrement classé comme le meilleur guitariste de tous les temps, devançant parfois même Jimi Hendrix.

A guitar hero is born

Eddie est le cadet de la famille. Avec son frère Alex, ils se plongent très tôt dans l’apprentissage de la musique. Leur père, lui-même musicien multi-instrumentiste est une grande influence. En 1962, alors qu’il a sept ans, il arrive à Pasadena, Californie. Remportant des concours de piano en dépit de sa difficulté à lire les partitions, il trouve que cet instrument est limité et achète une batterie alors que son frère se met à la guitare. Les deux frangins échangent bientôt leurs instruments. Grand admirateur de Clapton (écoutez l’intro de Fools sur Women And Children First), Eddie se saisit donc de la six cordes et apprend à reproduire les solo de son idole. Il passe des heures à se balader la guitare au cou, ou enfermé dans sa chambre. Mais loin de rester un copiste honorable, il développe sa propre technique. En 1972, il forme avec son frère, leur premier groupe, The Trojan Rubber Company, The Broken Combs, The Space Brothers puis Mammoth. qui devient deux ans plus tard Van Halen. Le moment décisif sera la rencontre avec le trublion remuant David Lee Roth. Alors qu’au début de sa carrière le guitariste jouait dos tourné au public pour garder sa technique secrète, avec l’arrivée du chanteur, le jeu de scène énergique de ce dernier pousse le jeune prodige à enfin faire face à son audience. C’est aussi grâce à son influence que le groupe resserre la durée de ses compositions et remanie sa musique pour la rendre plus dansante. La légende raconte que le groupe fut découvert par Gene Simmons (Kiss) bluffé par le jeu du guitariste. Lorsqu’il compose Christine Sixteen pour l’album Love Gun, il demande à Edward—il préfère être appelé Edward— de composer un solo pour le titre. Ace Frehley le rejouera note pour note lors de l’enregistrement du titre définitif. Ils resteront proches jusqu’à la mort d’Eddie. Toujours est-il que c’est bien lui qui produit la première démo du groupe avant que celui-ci ne signe un contrat avec Warner. En 1978, le premier album, Van Halen, se place directement 19e dans le Bilboard US. C’est la première fois qu’un album d’un groupe tout juste débutant atteint une telle place.

Un style inimitable, une guitare unique

C’est en 1974 que naît la première version de la “Frankenstrat”, la guitare si reconnaissable aux bandes noires et blanches sur fond rouge. Non content d’inventer un jeu de guitare particulier, le jeune homme assemble ses guitares lui-même à l’aide de parties de différents instruments. Micros piqués sur une Gibson ES335, manche et corps venant de Fender Stratocasters bon marché. Il colle même quelques miroirs réfléchissants au dos avec lesquels il aime jouer, renvoyant la lumière des spot-light sur les spectateurs. Tout d’abord noire, c’est en 1979 qu’il affuble sa guitare de son look définitif en y apposant le rouge particulier des vélos Schwinn, recouvert de bandes de scotch noir et blanc. De nombreuses petites sœurs suivront.

Ensuite, c’est une façon désinvolte de manier son manche, à coup de “taping”, vibrato et glissando sur les cordes étouffées qui va devenir la marque de fabrique, le son Eddie Van Halen. C’est en écoutant Steve Hackett (guitariste de Genesis avant la guimauve Phil Collins, groupe dont on devine l’influence en écoutant In A Simple Rhyme sur Women And Children First), et certainement des guitaristes de Flamenco ou les violons sur certains concerto de Vivaldi qu’il s’approprie cette technique jusqu’à en faire sa marque de fabrique. Parfois jusqu’à l’overdose. Le fameux solo d’Eruption sorti en 1978 sur le II fit l’effet d’une bombe dans le monde du rock et est désormais classé comme le deuxième meilleurs solo de tous les temps, et on comprend pourquoi :

Devant un public de 180 000 personnes (!) le solo qui rendit Eddie Van Halen célèbre

Roaring Eighties

Les années 80 sont les années fastes du groupe. Les albums s’enchainent et connaissent tous un très grand succès, se vendent à des millions d’exemplaires. Bien que parfois usé et fatigué par les tournées et frictions qui peuvent naitre au sein d’un groupe, Edward continue. Les rumeurs vont pourtant bon train, il serait sur le point de rejoindre Kiss, lassé de ses prises de bec avec Lee Roth. Peut-être est-ce l’immense succès—80 millions de copies vendues!— qui poussera David Lee Roth à quitter le groupe après l’album 1984 et le tube Jump? Ou plus certainement, les incessantes engueulades avec le guitariste. En 1982, il est invité—mais ne sera pas payé— par Michael Jackson et Quincy Jones à enregistrer un solo pour le titre Beat It qui sortira l’année suivante. Alors qu’il est en studio, le petit prince de la pop s’éclipse pendant quelques heures pour enregistrer une voix pour un dessin animé. Avant de partir, Van Halen lui demande ce qu’il doit faire, Jackson lui lance “Vas-y, fait ce que tu veux“. “Fais gaffe en disant ça.” lui répond-t’il, ” Si tu me connais un petit peu, tu dois faire attention quand tu dis vas-y fait ce que tu veux!” Le chanteur parti, il écoute le morceau. Trouvant la structure peu efficace, il suggère lui-même la partie qui va introduire son solo. L’enregistrement de celui-ci prendra exactement dix minutes pour deux versions… À son retour, Michael Jackson écoute le résultat. Persuadé qu’il va se faire jeter dehors par son garde du corps, Van Halen est surpris lorsqu’il s’entend dire “Wow, merci mille fois d’avoir eu la passion de non seulement venir et enregistrer ce solo, mais également rendu le morceau encore meilleur!” (dixit Van Halen dans une interview de 2012)

Le guitariste contribue aussi à des bandes originales de films, comme The Wild Life pour lequel il expérimente des sons et des riffs qui figureront dans les albums qui suivront le succès de l’album de reprises Diver Down (1982, 65 semaines dans le bilboard, 8 millions d’exemplaires vendus), 1984 et 5150. À l’époque, Van Halen est le groupe le mieux payé pour jouer : 1,5 millions de $ pour un set de 90mn dans un festival ! Pourtant, déjà, à quelques reprises, des problèmes d’alcool empêchent le guitariste de monter sur scène. Mais c’est aussi à cette époque qu’ils inventent un système pour s’assurer que leurs volontés seront bien réalisées par le catering et que le backline sera assuré sérieusement par les organisateurs : il mettent dans leur “wish list” un bol de M&M’s SANS les marrons. Lorsque celui-ci est bien fourni, ils sont à peu près certains que le backline sera bien selon leurs désidérata. Seulement, lorsque le bol n’est pas présent sur la table, la fureur du groupe peut occasionner plusieurs milliers de dollars de dégâts!

Écriture parfaite, efficacité mélodique, riff simple et tueur, ce titre est un exemple du talent d’Edward Van Halen… et toujours le sourire aux lèvres

Après 1984

Ce qui faisait la force scénique du groupe était bien le duo Eddie Van Halen/David Lee Roth. Si les albums se vendent encore avec l’arrivée de Sammy Hagar au chant, le groupe ne sortira plus aucun n°1. Membre fondateur du groupe Montrose, lui-même guitariste ayant entamé une carrière solo quelques années auparavant, Sammy Hagar est une figure du classic rock de l’époque (on parlait alors de Rock FM ). 5150 se vend très bien et reste longtemps n°1, les quatre albums produits avec Hagar seront également de gros succès, leur valant même un Grammy Award en 1992.

Mais les tensions sont encore présentes, et Hagar quitte le groupe. Eddie rappel David Lee Roth qui accepte des concerts de réunion. Finalement, aucun album ne sera enregistré avec l’ancienne line-up—ne pas oublier le bassiste Michael Anthony remplacé par la suite par le propre fils de Eddie, Wolfgang. C’est Gary Cherone, ex-frontman d’Extreme qui prend alors le micro.

À cette époque, Eddie Van Halen doit subir des greffes de hanche qu’il a trop retardées. Il choisit cependant d’enregistrer ce qui sera III avec le nouveau chanteur et de partir en tournée. Il le paiera cher et connaitra des complications lorsqu’il se décidera enfin à passer sur le billard. Suite au départ de Cherone, un hiatus non officiel est pris par le groupe. Le guitariste se sépare de sa femme qui lui reproche ses infidélités et son alcoolisme. Dans la foulée, diagnostiqué avec un cancer de la langue, il suit ses premiers traitements. Bizarrement, il n’attribuera jamais sa maladie au tabac ni à l’alcool, mais accusera son usage de médiators métalliques qu’il tenait régulièrement entre ses dents, ainsi que les ondes magnétiques de son studio d’enregistrement…

Il y aura une première réunion avec Hagar en 2004, puis avec Lee Roth entre 2006 et 2008. En 2007, le groupe entre au Rock and Roll Hall Of Fame. En 2008, le musicien assure qu’il est dorénavant totalement sobre. La mort de son père à soixante six ans de complications dues à l’abus d’alcool, lui fait prendre conscience de son alcoolisme, d’autant que celui-ci a débuté assez (très!) tôt dans sa vie et l’a bien souvent empêché de jouer ou de s’épanouir dans sa vie privée. Eddie commence à boire dès l’âge de douze ans, et arrive régulièrement bourré en cours. Bien souvent, alors que les autres membres du groupe sortaient faire la fête après les concerts, il restait dans sa chambre d’hôtel à ingurgiter de la vodka et à snifer de la coke. Prétendant que c’était uniquement pour favoriser sa créativité, il admettra tout de même plus tard qu’il ne se souvient même pas d’avoir composé les titres les plus célèbres du groupe.

Durant toutes ces années, il connaitra de multiples complications dues à ses traitements contre le vilain crabe qui commence aussi à lui ronger la gorge. Finalement, ce dernier sera vainqueur ce 6 octobre 2020, remportant la victoire définitive et privant le monde d’un musicien hors du commun. Gros fumeur et gros buveur jusqu’à son divorce en 2005, le virtuose s’est éteint d’un cancer de la gorge qui s’est étendu rapidement aux autres parties du corps.

Le riff qui tue

Un hommage universel (à part Akhénaton et Flea)

L’O. M. qui utilise Jump comme musique pour pénétrer sur la pelouse depuis 1986 a rendu hommage au guitariste en tweetant “Jump to heaven, rest in peace”—bien que lorsqu’il avait proposé de remixer Jump pour l’O.M., Akhénaton ait déclaré détester ce morceau “merdique” (sic). Flea assurera que Van Halen était le roi des manipulateurs. Mais aujourd’hui les musiciens du monde entier lui rendent hommage. Il a en effet été une influence pour la majorité d’entre eux. Tom Morello (Rage Against The machine, Prophet Of rage, Audioslave) avoue qu’il n’aurait jamais saisit une guitare un jour s’il n’avait pas entendu Eddie Van Halen et tweetera “l’un des plus grands, des plus inventifs et des plus grands visionnaires de la musique de tous les temps. Un titan sans pareil dans les annales du rock’n’roll. Nous vous remercions du fond du cœur pour chaque note spectaculaire“, Lenny Kravitz salue un des plus grands innovateurs, Metallica une influence majeure et une idole, Angus Young le considère comme un “pur magicien de la guitare” “une personne vraiment spéciale“, Ozzy Osbourne qui s’est pourtant bien souvent entouré des meilleurs guitaristes du moment, “une des personnes les plus gentilles[dont] l’influence sur la musique et la guitare est incommensurable“, jusqu’à Mark Hamill, ami de la famille, qui assure qu’on se souviendra longtemps de sa musique ou Weezer qui décide de lui dédier leur prochain album intitulé Van Weezer

The greatest of all time has left the building

Scott “NOT” Ian, Anthrax

Ce mercredi, des fleurs ont été déposées sur la dalle qui porte son nom sur Sunset Boulevard à côté de celle de Les Paul—sa guitare de prédilection au début dont il gardera les micros avec ceux de sa ES335— accompagnées de médiators…et d’une paille.

You think you’re pretty good and famous and you’re filling arenas. But when you were sitting in front of Eddie, you were in the presence of greatness.

Gene Simmons
Eddie Van Halen par Ebet Roberts
Et toujours avec le sourire
(MANDATORY CREDIT Ebet Roberts/Getty Images) UNITED STATES – JANUARY 01: Photo of Eddie VAN HALEN and VAN HALEN; Eddie Van Halen (Photo by Ebet Roberts/Redferns)
One more for the road…

Edward Lodewijk Van Halen (26 janvier 1955 – 6 octobre 2020)

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Mr Moonlight

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