First Draft (Marine & Clément) ©Judith Florent - Lapara

Declines Are Long Gone, First Draft passe la vitesse supérieure

Il suffit d’une voix…

Les lumières de la Métropole tourangelle se reflètent dans la Loire qui monte dangereusement en ce mois de février. Le froid vient et repart, mais ce soir, alors que je roule sur le bord du fleuve éclairé par le faisceau du phare de mon vélo, guettant les nappes d’eau qui envahissent la piste cyclable, retentit dans mon casque (rassurez-vous, ce sont des écouteurs à conduction osseuse, j’entends donc aussi ce qui se passe autour de moi), le nouvel E. P. d’un groupe local dont j’ai vu le nom plusieurs fois sur des affiches, First Draft. La voix chargée d’émotions de Marine Arnoult me prend aux tripes, directement. Peut-être l’ambiance nocturne ou la beauté austère de ces rives avec ces arbres dépouillés de leurs oripeaux estivaux y contribuent-elles? Qu’importe. Arrivé chez moi, je retente l’essaie sur ma chaine. La magie opère toujours.

1+1 font du bruit comme 5

C’est en 2016 que nait le projet musical de Marine Arnoult et Clément Douam, respectivement batteuse/chanteuse et bassiste. Ils s’affranchissent des contraintes inhérentes aux formations classiques (basse, batterie, guitare, chant…) en choisissant la formule du duo. Pédalier d’effets surdimensionné et survitaminé, trois amplis guitare et un ampli basse, le son de Clément est sans nul autre pareil. Assurant à la fois les lignes de basse et l’harmonisation à l’aide boucles, de pédales générant des sons synthétiques ou/et montant les tonalités à l’octave, il construit un mur sonore qui monte et descend comme les vagues d’une marée musicale… Le tout soutenu par les rythmes tout en nuances de Marine qui savent se faire monstrueusement puissants comme extrêmement légers. L’identité musicale de First Draft pourrait être illustrée par une vague de tsunami qui voit la mer se retirer avant de déferler de nouveau avec une puissance démultipliée. En 2018, ils publient un premier et très bon album, Irony & Smiles. Ce 19 février sortait Declines Are Long Gone, un E. P. 5 titres déjà largement salué par la critique.

On est un groupe de 4/5 à deux

Clément Douam pour Rock & Folk/Faut qu’on parle

Le processus créatif du duo s’appuie sur des séances de jam desquelles ressort un matériau musical dont la solide base constitue celle du morceau final. C’est la recherche de l’émotion qui guide les compositions et impose les choix d’arrangement. Les lyrics viennent ensuite et se calent sur l’ambiance du titre. Les outils techniques ne prennent jamais la place de la créativité, mais au contraire le servent à merveille pour traduire les sensations. La puissance émotionnelle contenue dans le chant de Marine confrontée à la basse aux sonorités riches de Clément génèrent une tension et un contrepoint particulièrement propice aux ascenseurs émotionnels. À propos de Declines Are Long Gone, ils déclarent, « Dans ce nouvel EP […], on veut avant tout peindre des ambiances post-rock, créées lors de sessions d’improvisations spontanées. Les textes sont les fils conducteurs dans des structures musicales non-linéaires, et font traverser tantôt des mers déchaînées, tantôt des zones urbaines à l’architecture écrasante, tout en préservant des espaces-sanctuaires où il est possible de s’épanouir, en profitant du présent sans nier les défis futurs« .

en demandant à Sébastien Vion d’animer les visuels réalisés par Lohengrin Papadato.” Dans un récit visuel transversal à ces cinq morceaux, les temporalités se chevauchent, les tableaux se répètent et se transforment, et nous voulions que chaque scène soit montrée à des instants différents et singuliers, pour que le spectateur puisse reconstruire le récit. »

https://www.rollingstone.fr/shoegaze-solaire-dans-time-hails-no-suns-de-first-draft/

Un E. P. concept (?), une sensibilité à fleur de peau

Plutôt que de sortir un album, le duo choisit de s’exprimer au travers de cinq titres. La cohérence apparente de ces compositions n’a pas été pensée en amont, mais s’est construite au fil des répétitions et du processus créatif. Suite aux sessions de jam qui ont donné naissance à ces morceaux, la thématique environnementale s’est imposée rapidement. Elle se combine avec des éléments plus personnels et des réflexions qui semblent mettre en parallèle l’état du monde et des situations plus personnelles. Au fur et à mesure que la composition de l’E.P. avançait, les musiciens se sont aperçus que l’ensemble formait un tout cohérent. Pour illustrer cela et lui donner corps d’une façon encore plus évidente, Marine et Clément font appel au graphiste Lohengrin Papadato à qui l’ont doit, entre autre, le très beau travail avec Thé Vanille, et à qui ils demandent de créer un visuel pour chacun des cinq titres de l’E.P.

« Plus la création est spontanée, plus facilement vient l’émotion. »

Clément Douam pour Rock & Folk/Faut qu’on parle

Tout comme la musique joue ici un rôle cathartique face aux défis plutôt déprimants qui se dressent devant nous aujourd’hui, les images viennent donner une dimension onirique forte, quoique sombre, aux textes du groupe. Elles nous transportent dans un ailleurs post-apocalyptique (ou pré, pour celle de Declines…) et, bon gré mal gré, forment comme le filigrane d’une histoire qui se déroule tout au long du disque.

L’E.P. s’ouvre avec le morceau éponyme dont l’intro sonne comme un direct au ventre et les paroles comme autant de coups de semonces (You know We’re Dying, Right?You’ve Shattered The Skies and The SeasBroken Sermons Die, All Empty Tides Of Lies), constat sombre d’où surgit la lumière de la résistance : I’d Fight All The Time.

Suit le très beau A Chapter On Each Page qui explore les possibles qui s’offrent à nous, les choix qui nous libèrent… porté par une superbe mélodie et encore une fois par une interprétation si sincère et juste, qu’elle va remuer les émotions les plus profondes. Peut-être mon morceau préféré s’il fallait en choisir un… Et que dire de la mélancolie rageuse qui se dégage de Time Hails No Sun, où la colère face aux évènements qui nous dépassent transpire, où surgit l’impuissance devant la mort et l’injustice faite aux plus fragiles. « Why, oh why are our children drowning now? » qui ne manque pas de faire surgir l’image du petit Aylan échoué sur une plage. Chaque titre est tel une étape dans une quête à la fois introspective et cosmologique. On touche au trivial, puis soudain le sublime et la transcendance s’invitent au cœur des morceaux.

Le chant de la batteuse s’est affirmé depuis le précédent opus, le son s’est épaissi et les arrangements enrichis. Le duo sait merveilleusement mettre en valeur les nuances de sa musique et traduire ses émotions fortes et contrastées dans ses compositions sans en faire trop. Declines Are Long Gone a été enregistré et mixé par l’incontournable Fred Norguet au Studio 33 à Tours et masterisé par Pierre-Henri Dernel (ODN Mastering). C’est une réussite sur toute la ligne et augure du meilleur pour la suite. First Draft est une révélation qui mériterait un écho au-delà des frontières de l’Hexagone. Sans aucun doute.

Très beau cover de Radiohead réalisé pendant le confinement

Release Party, Le Temps Machine, 19 février 2022

Le moment était venu de tester en live l’effet de cet « ascenseur émotionnel » que constitue la musique du groupe. Pour la sortie de l’E.P. chez Lylo Prod ce 19 février, le duo avait investi avec Mad Foxes (garage psyché de Nantes) la scène du Temps Machine, salle incontournable des musiques contemporaines à Tours (Joué-Les-Tours, en fait). Dans le hall, sur la table du merch, des vinyles tout frais, tout neufs, arrivés juste à temps trônent aux côtés des T-shirts, des affiches et des visuels de Papadato. La salle est pleine et une lumière bleutée baigne la scène. Les leds du pedalboard de Clément clignotent doucement en attendant le duo.

Dès le premier titre, on voit deux musiciens heureux d’être sur scène, totalement impliqués et investis dans leur musique. La basse de Clément est à la fois hache, maillet, kalachnikov, objet de désir, corps à caresser, gourdin, ou matière brute avec laquelle il façonne un mur de son, tandis que Marine martyrise ses futs tout en assurant les parties chants haut la main. Et on peut se rendre compte à quel point il n’y a aucun artifice dans la production de l’album, tant leur musique est aussi complète, sincère et juste en live qu’en studio.

Le set est un mélange de titres d’Irony & Smile (titre qu’ils ont d’ailleurs joué), leur premier (et très recommandé) premier album, et des cinq morceaux de Declines… Sur scène aussi la musique sait se faire puissante, douce, toute en nuance et la présence d’un public conquis et aux anges lui donne une dimension chaleureuse qui repousse au loin la froideur du bleu des lightshows.

La musique de First Draft est habitée et le résultat sur scène est un déferlement de moments émotionnellement forts et de tensions qui vous font ressentir au plus profond les climax des morceaux et vous oblige à bouger la tête malgré vous (j’ai parfois eu du mal à prendre des photos tant mon corps aurait préféré se laisser porter par les brusques changements et breaks ainsi que par les montées en intensités). Le set est intense et parait bien court quand Clément et Marine quittent la scène.

Ils seront en concert au Ferrailleur à Nantes ce jeudi 24 février et on ne saurait que trop vous conseiller d’y aller. Declines Are Long Gone est en écoute sur toutes les plateformes, mais rien ne vaut une bonne galette avec en prime les illustrations de Lohengrin Papadato!

Prochaines dates :

. 04/03/22 : Petit Café de Rezé – Rezé
. 05/02/22 : MJCS – La Châtre
. 06/02/22 : Concert Privé – Panazol
. 23/03/22 : La Boule Noire – Paris
. 01/04/22 : Le Celtic Pub – Tarbes
. 02/04/22 : Le Léviathan – Oloron-Sainte-Marie

Merci à Floriane de Shake Promo pour cette découverte

Liens :

Facebook : https://www.facebook.com/wearefirstdraft/

Site : https://firstdraftmusic.com/

Bandcamp : https://firstdraft.bandcamp.com/music

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