Dans la tête de Josh Tillman, Father John Misty-« God’s Favorite Customer »

Father John Misty-God's favorite Customer Couverture de l'album de Father John Misty-God's favorite Customer dont l'édition vinyl présente des larmes bleues imprimées en cinquième couche (brillant) coulant de son œil gauche.

Pardonnez-lui car il a pêché. Oui, Josh Tillman se dédouble pour mieux se confesser, plonge dans l’introspection, explore l’acte créatif et décortique le processus qui mène à des pics de paranoïa grâce à son personnage Father John Misty. L’acte de contrition et d’auto-flagellation que s’impose l’artiste, ex-batteur des Fleet Foxes, rappelle qu’il fut un fervent client de la boutique catho dans sa prime jeunesse, sous l’influence de parents bigots évangéliques. Dans God’s Favorite Customer, il se penche—et s’épanche—au travers de ces dix titres sur sa relation amoureuse, sa mélancolie, sa dépression et sa solitude.

Un homme torturé

La photo de couverture, sobre, sans titre ni présentation du musicien (photo Pari Dukovic), nous montre Josh Tillman dans la posture d’un homme en pleine crise existentielle. La lumière, froide d’un côté et chaude—rouge—de l’autre, peut évoquer et renvoyer à cette dualité, simpliste mais ô combien efficace, qui tiraille l’Homme depuis l’avènement du monothéisme, entre le bien et le mal. Mais cette mise en lumière peut aussi rappeler les leitmotivs colorés de Robbie Muller pour la photo du film de Wim Wenders Paris-Texas, où ce contraste de couleur traduisait l’écartèlement entre un passé où les choses paraissaient plus simples, et un présent anxiogène, voir glauque, lors de la rencontre entre Harry Dean Stanton et Nastassja Kinski. Ce passé, pour le musicien, est sans doute le temps de la foi, celle qui écarte les doutes, et le présent, justement, celui du doute, qui permet de se confronter au réel sans passer par le prisme de la religion. Il y a donc au moins une double lecture possible de cette image, double lecture qui se complète. Car l’homme est lourdement marqué par son éducation évangélique, et aujourd’hui se trouve dans l’incapacité de communiquer avec ses géniteurs (cf. interview de Rolling Stone en anglais, lien en fin d’article), ce qui est sans aucun doute générateur d’une grande souffrance. L’auréole dorée qui couronne sa chevelure sombre, semble être là pour absoudre le musicien et affirmer une forme de sainteté athée. Pardonnez-lui ses pêchés.

Special edition of FJM's God's Favorite Customer-Blue tears
Édition spéciale vinyl de l’album avec les larmes bleues en surimpression,cinquième couche

Entertainment is really about forgetting about your life, and art is about remembering your life.

Josh Tilleman, Rolling Stone, 23 mars 2017

Une expression de la vie et des textes ouverts à des interprétations multiples

Et c’est donc grâce à ce pure joyau artistique qu’est GFC que FJM/Joshua Tillman se rappelle ce qu’est la vie, sa vie, et transcende ses angoisses et doutes. Car « le spectacle, l’amusement, c’est oublier la vie, l’art c’est se rappeler ce qu’est la vie« .

Le client préféré du bon dieu…

Émaillé de références à l’ancien testament, particulièrement à l’Apocalypse, comme au nouveau, l’album s’ouvre sur un Hangout At The Gallows (« hangout », jeu de mot ambigüe sur « se rencontrer », « trainer ensemble » et « pendre ». Gallows, c’est la potence…) qui d’emblée pose l’ambiance. Malgré l’avènement d’un nouveau jour, en dépit du soleil qui se lève une fois de plus, il y a peu de raison de se réjouir. Est-ce un morceau qui s’interroge sur les démons intérieurs de FJM, une référence biblique (la pièce en question pourrait-être une cet endroit où Jésus guéri les âmes qui s’expriment dans les prières) ou une réflexion sur le « règne » de Donald Trump (Psychic terrorists in the upper room)? Toujours est-il  que chaque morceau peut être lu de différentes manières qui jamais ne sont contradictoires. C’est la force de l’écriture de Josh Tillman.

Une grande partie de cet album a été écrite sur une période de six semaines où j’étais plutôt désespéré. Pendant deux mois j’ai vécu dans un hôtel. C’est une sorte de… mésaventure¹.

Le morceau Mr. Tillman fait référence à  l’écriture (rapide) de cet album. Isolé dans une chambre d’hôtel durant six semaines, usant pas assez modérément de l’alcool et de psychotropes—il soigne sa dépression à coup d’acides!—, Tillman perd la notion de la réalité. Son esprit tourne en boucle, les jours se ressemblent, et la frontière entre fiction et réalité s’estompe¹.

Le clip paranoïaque et schizophrénique de Father John Misty s’adressant à Mr. Tillman!

L’amour, une force salvatrice universelle

Il va ainsi s’interroger sur sa méconnaissance de la personne aimée, son incapacité, malgré l’expérience, de décrypter les mystères féminins ( Just Dumb Enough To Try), se moquer de sa notoriété (Date Night) ou encore raconter son « fleurt » avec le suicide lors de sa dépression dans Please Don’t Die. Comme dans ses albums précédents, il livre aussi ses réflexions sur les relations amoureuses en analysant celle qu’il entretient avec sa femme et muse, Emma Tillman². Sans jamais tomber dans le pathos, gardant une distance amusée, et plaçant toujours entre lui et son personnage ses références bibliques qui rendent ses expériences à la fois universelles, décalées et  introspectives, il construit un album touchant et profond tout en déconstruisant les causes de son mal être. Le tout au travers d’une musique pop, finement ciselée, à l’écriture qui n’est pas sans rappeler le meilleur de George Harrison (je pense immanquablement à Everything Must Pass à chaque écoute d’un morceau du Père John Misty, c’est subjectif et personnel…) ou encore Neil Young. L’interprétation vocale, elle aussi légèrement moqueuse, parfois surjouée dans le côté mélancolique, comme pour ajouter une dose de dérision, tire du plus profond de l’auditeur, des émotions rares et précieuses. Ainsi, l’artiste compose-t’il une  série de morceaux mélancoliques, jamais réellement tristes, néanmoins poignants, aux mélodies justes mais jamais faciles, et se pose comme un très grand songwriter contemporain.

You don’t choose the time in which you live when you’re an artist. I just know these fads and ways of thinking are going to come and go, but I’m a lifer.

Quand vous êtes un artiste, vous ne choisissez pas l’époque à laquelle vous vivez . Ce que je sais, c’est que les modes et les modes de pensées vont et viennent. Moi, je suis fait pour durer.

Rolling Stone, 23 mars 2017

La chambre d’hôtel comme symbole de l’enferment psychologique qui a touché l’auteur lors de l’écriture de l’album. Et l’amour (sa femme) qui le sauve de la mort…

Chez cet auteur, rien n’est jamais laissé au hasard, et chaque note est jouée, non pas dans le but de chercher la reconnaissance, la célébrité ou/et l’argent facile grâce à une carrière dans l’entertainment, mais bien parce que c’est une nécessité, quelque chose de vitale, d’indispensable. Tout comme cet album est indispensable dans toute bonne discothèque.

1 https://culturebox.francetvinfo.fr/musique/rock/father-john-misty-sublime-la-detresse-sur-son-album-god-s-favorite-customer-273939

2 https://www.theguardian.com/artanddesign/gallery/2017/jul/28/father-john-misty-by-his-wife-in-pictures

Liens :

https://www.fatherjohnmisty.com/

http://bellaunion.com/artists/father-john-misty/

https://www.subpop.com/news/2018/04/18/father_john_misty_to_release_gods_favorite_customer_his_fourth_album_on_june_1st_2018

https://www.emmaelizabethtillman.com/

Sources :

https://www.rollingstone.com/music/music-features/father-john-misty-was-on-lsd-during-this-interview-126367/

https://culturebox.francetvinfo.fr/musique/rock/father-john-misty-sublime-la-detresse-sur-son-album-god-s-favorite-customer-273939