La jeune fille et la mort — End of chapter/Au-dessus

Le corps de la jeune défunte est tout d’abord lavé, parfumé, habillé, puis étendu sur un lit d’apparat. On dépose une pièce sur chaque œil, tribut destiné à monnayer les bonnes grâces de Charon. Ainsi préparée, l’enveloppe charnelle peut se présenter devant le passeur et traverser les eaux du Styx, se présenter devant Cerbère et aller reposer en paix au royaume d’Hades. Elle devra franchir les étendues glacées qui séparent les deux mondes, munie de ses seules pièces d’argent. Est-ce vraiment, comme le laisserait penser la couverture de l’album, un rite mortuaire ? Ou plutôt le prix d’un voyage vers un autre état ?

L’ambiance de l’album du groupe lituanien est résolument celle du deuil et du tourment de la perte. Mais c’est aussi un trip, une expérience physique, comme spirituelle. S’il clôture un chapitre, le titre, tout comme la couverture, laissent à penser qu’il y a peut-être quelque chose au-delà. Ou au-dessus. Car, comme le déclarent les membres du groupe, ils vivent leur musique comme une élévation de l’âme. Chaque morceau est une quête en soi, et l’album se traverse comme un parcours initiatique qui doit amener à grandir et permettre le passage vers autre chose. Et un chapitre n’est finalement qu’une partie de l’œuvre final.

La blancheur presque aveuglante de la pochette contraste avec le contenu sombre et dense des compositions. Le post-black-metal du quatuor développe des thèmes riches et savamment entrelacés qui vont bien au-delà des figures imposées par le style. S’ils se réclament de ce courant, ils revendiquent aussi des influences qui vont de Johnny Cash à Pink Floyd ou Depeche Mode. Les morceaux n’ont pas de titre, mais sont numérotés de VI à XII, à la suite de leur premier EP, numéroté de I à V. C’est un récit que l’on prend en cours de route. Comme un auteur dont on aurait déjà lu le premier tome, la première partie du roman, et qui nous proposerait dans cet ultime voyage musical de découvrir la fin.

Enfouie dans le tumulte des guitares, souvent guttural, le chant se fait, par moments, aérien. Les riffs, lourds ou mélodiques, s’élèvent, retombent, parfois tribaux, souvent d’une noirceur absolue. Des plages plus mélodiques viennent casser des parties définitivement estampillées black metal lors desquelles la batterie se fait épileptique.

Une étude récente a montré que l’émotion musicale naissait lorsque des dissonances introduites dans le thème étaient suivies de brusques changements de rythme et de phases plus mélodiques. La formule fonctionne ici à plein. Après une intro qui sonne comme une flambée de violence mal contenue, le morceau VIII égrène ensuite une mélancolie profonde qui prélude à l’enchainement des deux parties suivantes qui nous plongent, si possible, dans un univers encore plus sombre et torturé. Les neuf minutes quarante de X permettent au groupe de poser des ambiances variées, alternant des plages de guitare plus planantes et des moments denses, presque étouffants. Les thèmes s’enchainent jusqu’à un final qui va s’étaler sur plus de deux minutes pour amener la composition vers une sorte de transe électrique. Le dernier chapitre, XII, est comme une venue au monde, une renaissance. Ici, la ligne de chant n’est plus que cri primal. Le tempo se fait lourd, les guitares dissonantes. On sent le dénouement. C’est un peu la dernière ligne du journal de bord de l’ultime étape, celle qui fait la synthèse de l’odyssée sonore que nous venons de traverser. On se rend alors compte à quel point chaque élément s’est patiemment emboité l’un dans l’autre pour construire cet édifice. C’est ce qui donne ce sentiment d’avoir fait un beau voyage. Heureux qui comme Ulysse…

On pense au meilleur de Neurosis, à Emperor ou aux français de Regarde les hommes tomber (sur le même label, Les acteurs de l’ombre). Ou encore à Isis. Les quatre musiciens d’Au-dessus portent tous la même tenue noire à la large capuche qui masque leur visage. En concert, ils préfèrent jouer la nuit, sur des scènes peu éclairées. Comme certains courants de la techno volontiers anarchistes, ils ne veulent pas mettre en avant la personnalité des membres, mais paraître aux yeux du public comme une entité. Leur musique est d’ailleurs un bloc. Le périple musical qu’est l’écoute de leur création se fait entre deux immenses murs sonores, dans un corridor au bout duquel pointe une faible lumière.

L’écriture des textes est guidée par un « flux de conscience » (William James, Principles of Psychology, 1890), rédigés dans l’urgence et l’émotion du moment, improvisés en studio. Si bien que, livré à notre propre interprétation, sans mot pour nommer ce que nous entendons, nous nous retrouvons vierge de toute influence extérieure et pouvons dès lors nous laisser porter par la musique durant les presque cinquante minutes que dure le disque.

L’impression au sortir de cette expérience, c’est celle d’un voyage, d’un requiem, d’un hymne désespéré à la brièveté de la vie. D’un court moment qui s’achève dans le bruit et la fureur. L’écoute de cet album nous met au cœur d’un espace-temps incertain qui nous mènerait vers un autre monde, vers une quiétude après l’épreuve, que pourrait laisser entrevoir le visuel mortuaire, glacé et pourtant lumineux et apaisé de la pochette.

À l’arrière, l’enfant ouvre les yeux. Est-ce qu’il a payé le passeur et se trouve maintenant sur l’autre rive ? Est-ce avant ? Après le grand voyage ? On ne le sait guère. Mais cela n’a pas d’importance. On ferme les yeux et le voyage commence aussi pour nous.

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Au-dessus, « End of chapter », 2017, Les Acteurs de l’Ombre Productions

Au Hellfest le 22-23-24 juin 2018