Kvelertak, Splid : chronique d’un désordre attendu

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Regrets éternels

Kvelertak fut un des grands regrets du Hellfest 2019 : en visionnant le concert sur Arte Tv, je me mordais les doigts de ne pas avoir assisté au show du groupe originaire de Stavanger, dans le Rogaland en Norvège. C’est Ziggy qui m’avait alerté : “regarde sur Arte Tv le concert de Kvelertak, je crois qu’on a raté quelque chose!“. Oui, je ne connaissais le groupe que grâce à quelques T-shirts et titres de magazines croisés çà et là, malheureusement. Alors que celui-ci a déjà trois albums à son actif et plusieurs milliers vendus rien qu’en Norvège! Que le sextet a tourné avec Metallica, Mastodon et Ghost… Bref, un bien piètre rédacteur musical que votre serviteur.

Je suis un grand fan de la façon dont Erlend chantait et de lui en tant que frontman, mais je ne peux pas copier ce qu’il faisait.

Interview pour radiometal.com

Du sang neuf chez les vikings

Kvelertak c’est tout d’abord une énergie, une musique qui mêle avec talent et bonheur un punk à la Turbonegro, des influences heavy metal, voir black, et de brèves fulgurances trash. La présence de trois guitaristes, comme chez Maiden, permet de garder un soutien rythmique puissant lorsque les guitares s’harmonisent, ou de créer un mur de son impressionnant. En 2018, leur hurleur attitré, Erlend Hjelvik, quitte le groupe. Les autres membres n’ont guère envie d’arrêter. Ils proposent le poste à un ami de longue date qui poussait déjà la chansonnette sur un titre de leur démo de 2010. Ivar Nikolaisen a déjà pas mal roulé sa bosse dans différentes formations punk de la région. Il accepte assez rapidement et abandonne alors son métier de charpentier, son coin de pêche et son refuge—sans électricité!— d’homme des bois dans lequel il habite près d’Oslo pour entamer une nouvelle vie.

Ensuite, c’est Kjetil Gjermundrød, batteur de son état, qui part se consacrer à la protection de l’environnement et qui est remplacé par Håvard Takle Ohr. Le changement qui se fait en toute discrétion alimente pas mal les rumeurs. Mais pourtant, derrière tout ça, rien d’autre qu’une envie de se rendre utile et de changer de vie. C’est donc une formation partiellement renouvelée qui enregistre Splid. L’album, comme les deux premiers, est de nouveau produit par Kurt Ballou de Converge dans son Godcity Studio dans le Massachusetts (j’ai toujours du mal orthographier cet État). Le travail sous la houlette du routard du punk pousse les musiciens hors de leurs limites instrumentales, quitte à passer une journée sur une seule prise! Ce qui se ressent dans l’approche plus “progressive”, plus aboutit, de la musique sur ce quatrième album. Nate NewtonConverge/Doomriders—pousse la chansonnette sur un couplet de Discord (Splid en norvégien), et une collaboration avec Troy Sanders de Mastodon donne cet excellent titre, Crack Of Doom.

Premier titre de Splid révélé quelques semaines avant la sortie du L.P.

Discorde et cordes…vocales

Splid, donc. L’arrivée d’un nouveau frontman dans un groupe déjà installé n’est pas chose facile. De l’avis des autres membres, l’implication d’Ivar Nikolaisen a apporté quelque chose de plus à leur musique. On pourrait encore placer ici une comparaison avec Iron maiden pour qui l’arrivée de Bruce Dickinson avait permis de monter une autre marche vers le succès et la reconnaissance. L’aptitude du chanteur a embrasser un répertoire plus large que Paul Dianno y avait été pour beaucoup. C’est exactement ce qu’on ressent en entendant le chant d’Ivar. Sa tessiture, légèrement plus claire, et, bien que toujours dans un registre éraillé et crié, arrive à introduire plus de nuances que son prédécesseur. Ce qui offre au groupe l’opportunité d’explorer de nouveaux horizons musicaux. Comme à son habitude le groupe n’hésite pas à introduire des touches de piano, à faire durer certains riffs pour mieux les faire monter, et, peut-être plus que sur les précédents opus, on ressent la diversité des influences des musiciens, du BlackMetal jusqu’à Fleetwood Mack.

Splid est un terme difficilement traduisible qui se rapproche de discorde. En dépit de ce que disent les membres du groupe, Kvelertak ne serait pas Kvelertak si ils n’étaient pas originaires de Norvège.

En Norvège, on est en train d’abattre des forêts pour installer des éoliennes, ce qui est supposé être plus écolo, mais à la fois, ça détruit la vie sauvage, les oiseaux et tout. Tant que les gens voudront plus d’énergie, ce sera dur d’avoir une planète Terre durable. Microsoft, les ordinateurs, les services de streaming, les bitcoins, etc. consomment beaucoup d’énergie et on n’en parle pas tellement.

À propos du titre Necrosoft, Interview pour radiometal.com

Un monde qui part en couille

En effet, on retrouve encore dans les paroles et thèmes de cet album, des références à la culture viking (Ragnarok Yggdrasil… attention aux amalgames avec les guignols néo nazis black metaleux, Kvelertak a toujours été violemment antifa!), à la géographie (Rogaland), ainsi qu’aux préoccupations socio-économiques et environnementales caractéristiques de ce pays. Le comté d’origine des musiciens, Rogaland, donc, qui donne son nom au très accrocheur premier titre de Splid, est situé sur la côte ouest de la Norvège. C’est une région où ce sont largement développées l’industrie pétrolière offshore et les concessions pour l’extraction de minerais, détruisant par la même occasion une forêt boréale assez dense et symbolique d’une nature qui revêt une importance identitaire. Et si ce morceau dénonce cette surexploitation, on retrouve des thématiques proches sur Necrosoft, clin d’œil à Bill Gates et surtout critique de la course en avant du numérique. Les textes ont ce nihilisme prononcé, ce désenchantement tellement répandu aujourd’hui, qui en font une chronique désenchantée “d’un monde qui part en couille” (dixit Ivar Nikolaisen). Pour être honnête, ces détails sont mis en avant dans l’excellente interview donnée à Radio metal car, hormis les deux titres en anglais, la traduction Google des lyrics laisse à désirer.

Rien à jeter

Les quatre premiers titres de Splid sont de véritables boules d’énergie rock and roll, avec des refrains scandés tels des hymnes de stade de foot, et des riffs et rythmiques puissantes comme savent en concocter les groupes scandinaves. La pression redescend quelque peu avec le “mid”—ça reste relatif— tempo très hard rock Bratebrann qui alterne riff qui pourraient être emprunté au premier opus de Metallica et des parties que ne renieraient ni Airbourne, ni AC/DC. Les vocalises d’Ivar sur Uglas Hagemoni font bien ressortir son côté Punk. Le chant hargneux, plus clair, n’est pas sans rappeler ce que l’on pouvait entendre alors à Londres en 1977, ou un Chris Bailey sur les premiers Saints. Le très réussi Fanden ta Dette Hulle !—soit, si j’ai bien tout compris, Va te faire enculer ou Prends-lui le trou, un truc comme ça— progresse sur presque huit minutes enchaînant les couplets très hard rock et des passages plus heavy avec guitares harmonisées, passages trash (solo suraigu à la Slayer!), et final stade de foot. Tavling, qui commence comme une ballade 80’s avec ses arpèges chorussés, est peut-être le morceau le plus teinté rock de l’album, les guitares restant relativement claires. Le riff d’intro de Stevnemote met Satan évoque un Iron Maiden (encore!) première époque. Suit Delirium Tremens qui s’étire sur plus de huit minutes, avec une progression de thèmes et de couplets dont chacun est chanté par un membre différent du groupe. Des premières minutes très post-rock, on arrive au final à des riffs black/prog-metal. Ved Bredden Av Nihil qui vient clôturer l’album est le titre le plus Black de Splid, avec ses passages blastés, ses guitares qui égrainent dix notes à la seconde. Mais encore une fois, Kvelertak ne peut être enfermé dans un style. Même sur un seul titre, tant le mélange des genres est une marque de fabrique, et tant leur volonté d’échapper aux catégories est forte.

Splid est l’album d’un groupe toujours dans l’urgence, un brûlot sur la corde raide, une bombe incendiaire qui menace à chaque instant d’exploser à la tronche de l’auditeur. À écouter d’urgence et à classer déjà parmi les meilleures productions de 2020!

Liens :

https://www.kvelertak.com/

https://www.facebook.com/Kvelertak/

https://riserecords.com/

Mr Moonlight

Entremetteur! Non, pas celui qui concocte des entremets, mais bien un passeur. C'est cela Mr Moonlight, un amoureux de la musique sous toutes ses formes : du métal le plus extrême à l'électronica la plus douce. Pour vous servir

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