Gil Scott-Heron: les débris d’un homme

Mise en contexte : chez un ami, chez ses parents, dans la campagne sarthoise. Il fait chaud et beau, un été français. Nous rêvassons au son du tourne disque qui nous murmure ses douces mélodies. Je fume, il lit, il regarde la pochette. Nous écoutons Gil Scott-Heron

Il me serait impossible de résumer la vie de cet homme d’une noble cause dans un article, nonobstant, et avec toute la modestie dont je suis capable, je m’en tiendrai à vous donner envie d’arrêter tout ce que vous faites là et d’aller écouter un des ses albums des plus jouissif. Pari lancé !

Gil Scott-Heron est né le 1er avril 1949 à Chicago aux USA et il est noir – avant d’aller plus loin et que je me retrouve en justice, je vous préviens, rien n’est politiquement correct ici. Donc âme irritable : arrête-toi ici. Bien entendu ça n’engage que moi et en aucun cas Weirdsound. La messe est dite – Et comme tout homme noir aux Etats Unis d’Amérique, sa vie ne va pas être un long fleuve tranquille. En 1969, Gil Scott-Heron intègre (enfin réintègre mais bon, je dois prendre des décisions !) l’université Lincoln. Deux points essentiels à retenir : 1- C’est là qu’il rencontre Brian Jackson avec qui il collaborera plus tard pour produire un des albums des plus puissants de notre époque : Midnight Band: The First Minute of a New Day et 2- Il étudia la littérature anglaise : un noir de parents divorcés avec une bourse d’étude au milieu de riches petits blancs avec des comptes bancaires plein au $$$.

Début des années 70’ aux USA : sexe, drogue et rock’n’roll. Pendant que certains se rebellaient fleur au bec et joint entre les doigts, Gil Scott Heron, lui, écrivait et enregistrait. Et chers lecteurs, vous l’aurez deviné, il ne va pas chanter sur le sexe, la drogue ou le « si j’étais riche » comme certains de ses confrères, au lieu, il va dépeindre la réalité que subissent les gens de même race dans un pays qui prône la démocratie et la méritocratie. Il aurait pu tomber dans le piège des artistes pseudo-révolte socialo-con et finir riche, gros, et moche à jouir de sa gloire passée pour se taper encore une petite blondinette au cul bien frais. Non pas lui ! Sa vie justifiera de la noblesse et de l’héroïsme de cet homme.

« Oui, bon, tu blablate depuis tout à l’heure mais nous, on veut de la musique. » C’est exact, mais pardonnez moi car je me devais d’insister sur certains points pour pouvoir situer au mieux le personnage. Et comme il est difficile de résumer sa vie sur un bout de papier (bon, une page word), il en est de même de son immense travail artistique tant il est riche.

Pieces of a man est l’album qui tourne en boucle dans ma chaîne quand j’écoute du Gil Scott Heron. Cet album studio, sortit en 1971 avec ses 11 titres, reflétera le militantisme (même si je n’aime pas ce mot) de son auteur. Il chantera sur des sujets allant des « fausses » révoltes des années 70’, du racisme que subissent les noirs des Etats Unis d’Amériques, la drogue qui ravage la jeunesse noire, la construction de l’avenir de manière intelligente, l’amour propre, l’anti culture-pub, et bien d’autres sujets bien drôles. Néanmoins, et c’est là tout le génie de cet homme : il trouva l’équilibre entre la musique et la poésie.

Gil Scott Heron te pousse à te poser et à réfléchir, BAM dans ta gueule !

The Revolution Will Not Be Televised lance l’ambiance avec la puissante basse de l’auteur (car oui, en plus d’être un génie de l’écriture, il est un bassiste titanesque ! = zéro objectivité de ma part ; rien à foutre). Tout y est: la puissance, le groove, le funk, le rythme, la voix… Putain que c’est bon ! A cet instant, tu vas te sentir invincible mon ami. La révolution idyllique et Soul !

PS : le titre sera repris par multiple artistes d’univers divers mais le plus symbolique est, et restera, Snoop Dogg.

Save the Children vient tout juste après ce cri Martin-Lutherien pour apaiser le tempo mais pas l’esprit – d’ailleurs, en aucun moment ton esprit ne sera apaisé. Gil Scott Heron te pousse à te poser et à réfléchir, BAM dans ta gueule ! – ici, une ode pour l’avenir, un futur beau et optimiste. Le rythme est innocent et mélodique comme un champ de blé vert au début du mois de juin. Un endroit où tu as le droit de rêver tranquillement.

Fini les moments suaves et « bouge ton popotin pendant que tu sirotes un whisky », non, Gil Scott Heron passe en mode poète maudit

L’album continue sur cette lancé puissante et rythmique, et le morceau Home is Where the Hatred Is l’affirme dès les premières notes : la basse toujours aussi puissante et présente, la batterie excellente sur ce morceau tant elle varie en vibrations et styles – du funk au jazz – avec brillance. La guitare blues-y accompagne mais n’en démords pas sur 3 min 21. La composition de ce morceau bien funky lourd est guidé par le chant de son berger. Ce morceau est l’expression totale du charisme d’un homme noir intelligent et brillant avec sa coupe afro ! Putain, il a la classe.

La suite est belle et douce. When You Are Who You Are est pour toi, être en manque de confiance, être fortement influençable par le monde de la mode papier, être en constant conflit avec ta conscience : écoute ce beau poème funky sur ta beauté naturelle (N’oublions pas que ça reste un américain, et malgré son génie, Gil Scott Heron reste gentil)

Mais soudain, l’album change d’atmosphère. L’ambiance s’assombrit et le ton s’alourdit (et ouais, ça rime !) Fini les moments suaves et « bouge ton popotin pendant que tu sirotes un whisky », non, Gil Scott Heron passe en mode poète maudit : un poète vif et un chanteur maudit.

Pieces of a Man en est le premier témoin de la série des 5 titres suivants : Les 5 commandements du prophète afro-américain. Tout au long de ces morceaux à l’atmosphère blues-y d’un vieux club en Louisiane, il évoquera l’héritage de ses ancêtres, la morosité dans laquelle sa génération vit et se noie dans l’alcool, la drogue et l’illettrisme. Ici, Gil Scott Heron prouvera encore que le talent ne consiste pas à faire un bon rythme, une super rime ou une putain de funky basse mais de créer la parfaite osmose entre musique, chant et parole.

 

Et comme une sorte d’émancipation, The Prisoner clôture ce chapitre avec un début qui rappelle les frictions des chaînes sous un soleil perçant au son grinçant d’un violon mal accordé. La voix de Gil Scott Heron vient alors apaiser cette scène avec un chant doux et mélodieux accompagné par une note délectable du piano. Quel bel hommage aux ancêtres.

 

 

Mais d’où vient ce talent ? Quel était le prix de ce génie ? Je n’ai malheureusement pas la réponse (sinon, je ne serai sûrement plus là!). Sa fin de carrière était dure et décadente : alcool et drogue furent son quotidien. Et souvent, quand la gloire se dissipe, les amis aussi. Il vivait au crochet de ses quelques bienfaiteurs et dans la pauvreté des plus humiliantes : être à la merci de l’autre. Mais, et peut être pour s’affranchir de tous ses pêchés, il enregistra un dernier album en 2010 I’m New Here dans lequel on retrouve une des plus belles chansons de tout les temps – Me and the Devil : Le diable et moi.

 

C’est peut être là l’explication, Gil Scott Heron a vendu son âme au diable.

 

Gil Scott-Heron

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