Delgres « Mo Jodi » : un blues créole rugueux et résistant!

Le personnage dont l’esprit parraine la musique du trio, Louis Delgres, est un grand résistant au rétablissement de l’esclavage sous Napoléon. Héros obscur, il est très présent dans l’identité de Pascal Danaë dont l’arrière-arrière grand-mère serait née libre s’il avait gagné son combat. Guitariste et chanteur au sein du groupe Rivière Noire, son projet de blues créole est né un jour où, aux Pays-Bas, il se met à jouer du Dobro. Il embarque dans son aventure le batteur du groupe, Baptiste Brondy—qui joue aussi au sein du fabuleux et magique groupe de Denis Péan, Lo’Jo— et, quand se pose la question de la basse, c’est l’image d’un orchestre New-Orleans ou d’une fanfare qui s’impose à lui. Il fait alors appel à Rafgee, Raphaël Gouthière, un musicien diplômé du conservatoire de Paris, qui souffle avec talent dans plusieurs sortes de cuivres. Il prend donc en main la seconde moitié de la section rythmique avec un sousaphone—gros tuba basse que l’on retrouve dans les fanfares, un instrument de rue—et les voilà repartis sur la route.

La musique de Delgres fait le lien entre la caraïbe française avec ses textes en créole, et la Louisiane avec l’influence du blues du Delta. Invités par des musiciens de la Nouvelle-Orléans pour faire un travail avec Delgres et Dédé Saint-Prix (Martinique), les trois musiciens se font un honneur de mettre en avant le métissage et la richesse des mélanges culturels de cette région du monde où l’histoire de l’esclavage s’est écrite en lettres de sang.

Rafgee connaît mieux que moi la biguine et le quadrille. Il est le seul à pouvoir marier Moussorgski à la mazurka dans un orchestre mandingue,

Pascal Danaë

Delgres- Mo Jodi

Les racines du blues et de l’esclavage sont communes. C’est donc un projet qui prend sa source dans une histoire partagée par au moins trois continents, et qui parle donc à plusieurs cultures. Le premier morceau mis en place par les musiciens, Mo Jodi (ce qui veut dire « mourir aujourd’hui ») et qui donnera son titre à cet album, est un marqueur décisif dans leur parcours car il parle justement de Louis Delgres. (Le 28 mai 1802, acculé par les troupes envoyées par Bonaparte dans un refuge sans issue, il se fait sauter avec 300 hommes, fidèle au serment qui les liait : « vivre libre ou mourir ».)

Il y a dans la musique de Delgres un esprit que l’on pourrait rapprocher des premiers albums des Black Keys. C’est d’ailleurs une influence revendiquée par le trio. Cela se traduit par des riffs blues simples, appuyés par une batterie lourde et efficace et une basse réduite aux notes fondamentales. C’est aussi ce son brut, presque live, qui caractérise les premières productions du duo US que l’on retrouve ici. Comme sur Respecté nou, le morceau qui ouvre l’album. Les thèmes sont graves, politiques, légers ou intimes—la colère face au rejet  pour Ramené Mwen, la révolte surAnko, le sursaut d’amour-propre et de dignité dans Respecté Nou—comme ce texte ironique de la chanson Mr President introduite par un discours de L. B. Johnson dans lequel on entend le 36e président des USA promettre qu’il sera au service du peuple et d’aucune autre cause. Rappelons que c’est sous sa mandature (involontaire, puisqu’il succède à Kennedy après son assassinat) que Martin Luther King sera tué, que les répressions contre les minorités seront les plus virulentes. En cela, il est emblématique d’un grand nombre  de dirigeants de tous pays dont se moque Delgres dans ce morceau.

Dans Vivre sur la route, Pascal Danaë raconte son quotidien de musicien dont la vie nomade est une condition sine qua none. Sur la balade mélancolique racontant l’impossibilité de dire adieu à un proche—au travers de l’espace et du temps, l’arrière-arrière Grand-mère Louise, peut-être?—, Séré Mwen Pli Fo, c’est la voix de Skye Edwards de Morcheeba qui vient répondre à celle de Pascal Danaë,

On a envie de mettre en lumière les grands et les petits héros : ceux qui, au quotidien, se débattent face à la surdité des tout-puissants (Mr Président) et ceux qui, encore aujourd’hui, doivent lutter pour leur liberté dans le monde.

Pascal Danaë

Le français créole est un jeu de piste dans lequel il faut décrypter les racines des mots employés. Certains ne s’y arrêteront pas et profiterons de la musicalité ronde de la langue, d’autres prendront plaisir à chercher le sens des paroles et à y trouver leurs racines francophones. « Quand je chante en créole[…] je suis proche de la manière dont les bluesmen utilisent l’anglais » analyse Pascal Danaë. Ce sont, quoi qu’il en soit, des sonorités qui évoquent une époque douloureuse pour la soit-disant « identité française ». Et il faut rendre hommage aux initiatives musicales telles que celle de Delgres, qui donnent le change aux contempteurs de la colonisation et par conséquent de l’esclavage, tout en apaisant ceux qui n’encaissent pas la violence infligée aux peuples africains et aux minorités ethniques  hier et aujourd’hui par nos nations.

Delgres creuse au plus profond de l’âme de l’auditeur pour aller en extraire la matière première dont est fait l’amour de la musique. Véritable pont entre les cultures de l’aire caribéenne et l’ancienne colonie du roy Louis dans le Nouveau Monde, leur musique est donc bien aussi un lien entre le passé et le présent, une véritable réconciliation d’éléments qui avaient été séparés depuis trop longtemps, de sons et d’émotions cousins qui s’étaient perdus de vue. Une découverte salvatrice.

Sortie chez PIAS le 31 aout

Sources :

http://musique.rfi.fr/emission/info/musiques-monde/20160909-1-rencontre-le-trio-delgres-guadeloupe-louisiane

http://pan-african-music.com/le-blues-creole-des-fils-de-delgres/

https://www.qobuz.com/LU-fr/info/Videos/Delgres-interview-et-session-Qobuz181008

Liens :

https://www.delgresmusic.com/

https://www.facebook.com/Delgresband/

 

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