Vite! C’est bientôt la fin de “The end of The End” sur Arte!

Black Sabbath tire sa révérence! Black Sabbath tire sa révérence!

La légende? Et bien elle raconte qu’après avoir quitté son groupe de blues rock et rejoint brièvement Jethro Tull, un guitariste et deux autres de ses acolytes, respectivement batteur et bassiste, recrutent un drôle d’énergumène qui poussait des vocalises dans un autre groupe local de Burmingham. Jouant dans les pubs, leur répertoire aurait été principalement composé de reprises. Le guitariste, gaucher, a eu deux doigts de la main droite écrasés lors d’un accident de travail. Depuis, il a des prothèses et joue sur des cordes souples avec un instrument accordé 1/2 ton au-dessous (ré #). Pourtant–c’est toujours la légende qui parle–un jour, ce guitariste, serait arrivé en répétition avec une suite de notes très détachées, à l’enchainement mélodique angoissant, digne d’un film d’horreur de la Hammer. Les trois autres écoutent attentivement, et unanimement disent : “Ok, faisons un morceau avec ça.” Et, lorsqu’ils jouent cette composition devant leur public, celui-ci est, parait-il, en transe. Le morceau? Il s’appelle “Black Sabbath“. Tony Iommi, John Michael “Ozzy” Osbourne, Terence “Geezer” Butler et William “Bill” Ward-– et là, ce n’est plus de la légende, mais de l’Histoire–viennent de donner naissance au Heavy Metal et, par voie de descendance, à son petit-fils, le Stoner.

La suite est connue, des albums inégaux, des changements de chanteurs, des séparations, des reformations. En 1979, miné par l’alcool et les drogues, Ozzy est remplacé par celui qui restera peut-être un des plus grands vocalistes du métal, Ronnie James Dio. L’album “Heaven and hell” est aussi celui où, pour la première fois, le clavier qui les accompagne discrètement, toujours derrière la scène, Geoff Nichols apparait.

De Ian Gillian à Rob Halford, le groupe verra passer des chanteurs de talent. Certains albums seront sous-estimés, comme le très bon “Born again” avec le chanteur de Deep Purple. Mais LE chanteur de Black Sabbath, celui avec qui l’Histoire (notez le “H”) s’est écrite, c’est Ozzy. Après la mort de Ronnie James Dio et, de fait, la dissolution du groupe qu’il avait formé avec Tony Iommi, Heaven and hell, accompagné de l’inébranlable Geezer Butler à la basse, les musiciens annoncent la reformation du line-up originel. Malheureusement, Bill Ward décline l’invitation, et, jusqu’à aujourd’hui, les fûts seront tenus par des  batteurs de remplacement (notamment Brad Wilk de Rage against the machine).

L’année dernière, après quarante ans de carrière et après avoir changé à jamais l’histoire du rock, le plus grand groupe de métal du monde–si, si : demandez aux musiciens de métal d’aujourd’hui quel groupe les a le plus influencé, vous verrez– donne son ultime concert dans la ville qui les a vu naitre. Leur album précédent, “13” (en fait, le 19è du groupe), marque aussi la fin de la collaboration entre les musiciens. Sur cette tournée appelée “The End“, comme de nombreuses fois au cours des années, Bill Ward fait défaut. Il est remplacé l’excellent Tommy Clufetos (Rob Zombie, Ozzy Osbourne).

À la suite de ce concert, un documentaire, “The end of The End” est tourné. Les trois musiciens restant témoignent de l’aventure fabuleuse que fut Black Sabbath. On y voit trois gars, qui sont aujourd’hui des légendes, prendre un immense plaisir à se retrouver. L’émotion, malgré un montage “à l’américaine”, très froid et attendu, pointe au détour des images. On sent la boule dans la gorge lorsqu’ils parlent de cette toute dernière fois. Peut-être Geezer Butler est-il le plus affecté par cette fin. C’est le pilier, le port d’attache, le lien entre chaque membre du groupe. C’est qu’il n’a jamais fait défaut, Black Sabbath a tout représenté pour lui : sa vie, ses meilleurs amis… Toujours présent, on lui doit les lyrics du groupe, ainsi que cette assise rythmique sans laquelle Tony Iommi n’aurait jamais pu exprimer tout son talent.

On y découvre aussi des septuagénaires qui n’ont pas réalisé qu’ils avaient vieilli. Les blagues d’Ozzy sont celles d’un lycéen en goguette, et, lorsque Tony Iommi invite les membres à une dernière jam session trois jours après le concert, ils ont du mal à réaliser qu’ils n’ont pas joué certains des morceaux qu’ils interprètent depuis presque … cinquante ans. Mais on y voit aussi les stigmates de toutes ces années, l’éloignement des musiciens qui ne se parlent presque plus, même dans l’avion qui les conduit d’un concert à l’autre. Mais il y a une fierté cachée par un paravent de mégalomanie, une fierté d’avoir accompli leur rêve, d’avoir tant apporté à cette musique malgré les critiques du début. Cette fierté d’avoir survécu à tant d’excès, d’être encore vivant, d’avoir bravé la mort, vaincu le cancer pour Tony Iommi, d’avoir surpassé jusqu’aux groupes qu’ils ont inspirés et d’être toujours là, de voir des visages d’adolescents comme de sexagénaires dans la foule des concerts.

C’est l’histoire de quatre gamins qui ont rêvé qu’ils devenaient des rock stars et qui y sont arrivés au-delà de toutes les espérances, c’est l’histoire d’un “long voyage de quatre gars qui sont nés dans le même quartier”,  c’est l’histoire du rock et de ses excès, c’est l’histoire d’une première et d’une dernière fois.

On regrettera que les fans n’aient pas eu la parole, on regrettera ce montage qui coupe les morceaux, on regrettera qu’ils n’aient pas rendu hommage à Geoff Nichols, disparu une semaine avant le concert, mais en ré-entendant ces riffs, on se prends à croire que l’on écoute des compositions contemporaines, et on se dit qu’elles, au moins, n’ont pas pris une ride. Le “Paranoid” qui clôture le concert sonne étrangement moderne pour un morceau qui a été créé il y a plus de quarante ans. Les drogues ont abimés les âmes et les corps, la célébrité peut-être construit une cage protectrice, cette attitude provocatrice qui cache mal les émotions et les sentiments. Peut-être.

Oui, on la sent cette érosion de l’amitié, ce délitement. Mais, comme par magie, elle résiste le temps d’un show. Elle resurgit quand on ne l’attend pas, dans la bouche de Butler, dans cette version poignante de “Changes” qui clôt le film. Car il y a ce plaisir intact de donner des frissons à un public plus que conquis qui sait qu’il assiste à un autre moment d’histoire : la fin de la fin de Black Sabbath.

Never say die

En replay sur Arte TV jusqu’au 13 mars 2018

https://www.arte.tv/fr/videos/078734-000-A/black-sabbath-the-end-of-the-end/