Un océan de soul : Face your fear de Curtis Harding

Comme une de ses idoles, Marvin Gaye, les parents de Curtis Harding font partie d’une de ces nombreuses chapelles de la religion catholique aux U.S.A., ils sont évangélistes itinérants, et ont trainé leur fils à travers tout le pays durant son enfance. Il accompagne sa mère lorsqu’elle chante du Gospel. Il a quinze ans. Puis, dans les années 2000, il accompagne CeeLo Green, l’autre moitié de Gnarls Barkley avec Danger Mouse, puis il monte un groupe avec deux des membres des Black Lips, Night Sun. On y trouve déjà des ingrédients  qui feront la personnalité de la musique de Harding lorsqu’il se lancera dans ses projets solo : un mélange de soul, de garage, de psyché qu’il décrira lui-même comme “slop’n’soul”… “Slop” étant un peu l’équivalent de notre “Gloubiboulga” (référence pour les plus de 35 ans, désolé), sorte de mixture composée d’un peu tout ce qui passe à portée de main.

Ce qui en ressort, c’est ce mélange de styles qui allie des cuivres, des beats entrainants, des bases d’accords simples et des mélodies accrocheuses. Le single Keep on shinning, sur son premier L.P., montre à quel point le cocktail est rafraichissant. On entend l’écho lointain du très enlevé Move on up de son homonyme, nom de famille Mayfield. Ce qui étonne dans ses compositions, ce n’est pas ce qu’on y entend, mais au contraire, la faculté qu’elles ont de suggérer un air, des relances de thèmes qui n’existent que dans l’oreille de l’auditeur ou des parties de cuivre non jouées qui semblent prendre vie.

Face you fear, un album à six mains

Dans une chronique sur une radio du service public, une chroniqueuse se demandait si les violons du morceau d’ouverture de son nouvel album étaient des instruments sorties d’une comédie romantique ou d’un thriller. En effet, Face your fear commence comme une B. O.. Les violons et la flute qui introduisent Wednesday morning atonment ont cette couleur cinématographique. De celle qu’un Quentin Tarantino pourrait utiliser pour un de ses films, par exemple. Sur le morceau Face your fear plane l’ombre de Marvin Gaye, et surtout de l’autre Curtis (Mayfield). Les arrangements mêlant nappes de violons  arabisantes, une voix plus haut perchée et des percussions ne sont en effet pas sans rappeler des titres comme Keep on keeping on ou Inner city blues.

Les influences 70’s se font peut-être plus pressantes que sur Soul power qui mélangeait déjà folk, surf, garage et soul. Le musicien, guitariste, chanteur, batteur, continue son exploration des territoires de la black music des années 70. Aux références incontournables, viennent s’ajouter les influences des Temptations ou encore d’Isaac Hayes.

On imagine Curtis Harding en chef cuistot penché sur sa “slop’n’soul”, saupoudrant ces ingrédients, testant de nouveaux dosages : “Alors là, un peu plus de pop, ici un peu moins de rock, deux pincées de soul au lieu d’une…” Pour enrichir sa cuisine, la production de l’album a été confié à l’ancien complice de CeeLo Green, Danger Mouse (Gorillaz, Black Keys…). Cela transparait particulièrement sur Dream girl qui pourrait avoir été produit pour Gnarls Barkley.

Le thème de l’amour est encore abordé, éternel sujet de chansons s’il en est. Mais, alors qu’il était plutôt question d’amours de passage sur Soul power (Next time, I don’t wanna go home), Wednesday morning atonment parle de la difficulté d’être un père aimant et de se retrouver, soit pour subvenir à leur besoins, soit pour une autre raison, éloigné de sa progéniture. En sous-texte, on peut aussi y lire, comme l’a révélé Harding, la métaphore du musicien qui se voit privé du fruit de son travail et du contrôle qu’il pourrait avoir dessus par le business de la musique. En théorie, ses chansons sont donc ses enfants. Et puis aussi, le morceau a été enregistré un mercredi…

L’album égrène bien quelques poncifs soul, mais au fur et à mesure du déroulement des morceaux, apparaissent ça et là des synthétiseurs plus psychés, des guitares folks, qui viennent enrichir le genre, comme sur le suave et mélancolique Ghost of you. Ces arrangements sont le fruit de la collaboration de Danger Mouse et du musicien, mais aussi d’un invité surprise, Sam Cohen, producteur de Norah Jones, Joseph Arthur ou Shakira, et chanteur/guitariste d’Apollo Sunshine, groupe new-yorkais psyché des années 2000.

Curtis Harding raconte qu’au premier jour d’enregistrement, Brian, Danger Mouse, est arrivé avec le producteur et lui a dit “Ah oui, au fait, j’avais oublié de te dire que je serais accompagné de Sam…”. L’entente entre les trois musiciens a été semble t’il parfaite, selon Harding, et a contribué à apporter un son plus riche, une production plus attentionnée et léchée, sans trahir l’esprit garage de la soul du compositeur. Au contraire, l’habillage musical tissé par les deux producteurs permet à la voix du chanteur de s’exprimer dans des variétés de style à peine effleurées sur le précédent opus.

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Depuis cette année, le musicien apparait à l’écran dans la série Hap and Leonard sur Sundance TV. Il est aussi mannequin pour Saint-Laurent sous l’objectif d’Hedi Slimane. Le blouson sur cette photo porte son nom… Ce sont pour lui deux façons encore différentes de colporter l’esprit soul.

Si Face your fear n’apporte rien de nouveau au style et n’est pas le plus grand album de tous les temps, il n’en reste pas moins un intense plaisir à l’écoute. On se retrouve en terrain connu, un peu comme dans un polar de Georges Pelecanos, balisé de références classiques et rassurantes. Le musicien n’a pas la prétention de renouveler le genre, il cherche pourtant le ton juste afin de démontrer ce en quoi il croit : la soul, c’est une expérience, une question d’attitude et de transmission, peu importe le médium.

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