THE SHEEPDOGS : « Changing Colours », sixième album studio

Il y a quelques mois, je vous vantais les mérites d’une bonne dose de Rock’n Roll rétro pour lutter contre la morosité ambiante. Et bien figurez-vous que votre remède magique est enfin là ! Début février, les Sheepdogs lâchaient les chiens (humour) et nous offraient un magnifique album. Comme toujours, nos Canadiens ne sont pas avares lorsqu’il s’agit de coucher de la musique sur bande, et ce sont dix-sept titres qu’ils nous balancent à la figure. Cordialement !

À la première écoute, ce qui saute aux oreilles, c’est que nous sommes face à un album extrêmement abouti, qui met en valeur la maestria du groupe dans différents registres. Ils sont aussi efficaces quand ils composent des chansons pop mettant en valeur la voix et les riffs (I’ve Got A Hole Where My Heart Should Be et Saturday night par exemple), que dans la création de longs morceaux quasi instrumentaux, qui évoquent parfois la musique de film (Cool Down) et même de jeux vidéo (Kiss The Brass Ring, qui m’a rappelé mes heures de Street fighter 2).

C’est un aspect de la musique de ces Canadiens que j’apprécie particulièrement, ils semblent avoir trouvé un compromis entre virtuosité technique et spontanéité pop (si vous êtes amateur de musique, il vous arrive peut-être de trouver qu’une chanson manque un peu de l’une ou de l’autre).

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(Dans le feu de l’action, sur des tapis baba-cool)

Ensuite, le groupe invoque dans cet album toutes les bonnes influences « valeurs sûres » qu’ils nous proposaient jusque-là : on peut entendre le blues-rock de Led Zeppelin, avec I’ve Got a Hole Where My heart Should Be, la ballade country-rock Skynerdienne, avec Let It Roll et son solo d’orgue bucolique, la soul Stax sur I Ain’t Cool, le garage-blues des Black-Keys avec Saturday night, le gospel exalté avec Born a Restless Man, et même le ragtime avec The Bailieboro Turnaround.

Comme Ewan Currie (chanteur) le précisait en interview, ils amènent sur ce 6ème effort de nouvelles couleurs (Changing colours), avec des arrangements inattendus. On retiendra par exemple le titre I’m Just Waiting For My Time, sur lequel figure des cordes angoissantes et de la flûte (si si de la flûte), ainsi qu’un carillon (surement un synthé) qui déverse des petites cascades de notes pendants le couplet. On découvre aussi avec plaisir des rythmes afro-cubains sur des titres comme The Big Nowhere et Run Baby Run.

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(Ewan Currie, « lead singer » en pleine promo)

Voilà pour les nouveautés, mais les fans du groupe ne seront pas déçus de retrouver ce qui les a séduits jusque-là.

On retrouve dans Changing Colours la spontanéité garage de l’album Learn & Burn (et ses guitares au « crunch » typique des années soixante-dix), dès le morceau d’ouverture, Nobody, avec d’ailleurs un duo de guitares remarquable. À savoir, une première en accords qui pose un groove régulier et une seconde qui ajoute des petites guirlandes çà et là, presque comme le ferait une basse mélodieuse. Ce style de jeux accroche l’oreille et donne vraiment du relief à un morceau.

Nos cowboys nordiques n’ont pas oublié de nous offrir de belles « guitar-monies » comme ils se plaisent à les appeler. Elles consistent en deux guitares jouant deux lignes mélodiques différentes conservant uniquement le même rythme, ce qui donne instantanément un côté magique, comme si l’on entendait une seule ligne mélodique très riche et dense. Pour entendre le résultat, écoutez Kiss The Brass Ring, Nobody, ou encore H.M.S Buffalo.

Les guitares sont vraiment mises à l’honneur sur cette galette, et le duo Currie/Bowskill fait des étincelles, avec notamment le tour de magie du morceau « Saturday Night », où le premier instrument vient rugir à gauche et l’autre lui répond à droite. Cette fantaisie pyrotechnique est très efficace et donne l’impression d’être face à la scène, pile entre les amplis.

Écoutez aussi, I Ain’t Cool, rengaine soul ternaire, avec une guitare qui appui les « after-beat » et l’autre qui tricote, très efficace également. La pépite I’m Just Waiting for My Time est un autre bel exemple, avec une première guitare acoustique qui gratte sobrement les accords (relevés de passages chromatiques, précisons-le) et l’autre gonflée d’un trémolo bluesy à souhait, qui intervient d’abord avec parcimonie puis prend de plus en plus de place.

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(Jimmy Bowskill, dernier « gunslinger » en date des Sheepdogs)

On trouve aussi beaucoup de travail autour de l’orgue et du trombone, les deux instruments étant la spécialité de Shamus Currie, le frère du chanteur.

Pour le premier, on peut l’entendre sur les deux morceaux d’ouverture (Nobody et I’ve Got A Hole Where My Heart Should Be) et le cinquième (The Big Nowhere), où il fait de grandes ruades qui nous rappellent les meilleures sorties de Jon Lord, claviériste mythique du Deep Purple (mythique lui aussi). On l’entend également sur Cool Down, plus discret (mais tout aussi pertinent), qui soutient la voix.

Pour le second on le retrouve entre autres dès le morceau The Big Nowhere (qui sonne comme certaines compositions de Bill Conti, compositeur de la musique des films Rocky), puis sur le suivant I Ain’t Cool avec un son presque reggae.

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(En train d’harmoniser)

Jimmy Bowskill dernier guitariste en date, arrivé un peu avant cet album, n’est aussi pas manchot à la « lap steel », cette guitare posée à l’horizontale soit sur les cuisses (lap) soit sur une table spécifique, qui se joue avec un « bottleneck » et distille des sonorités hawaïennes. Il compose deux belles parties, sur la ballade pour road trip Let It Roll, (en duo avec une basse débonnaire) puis sur Cherries Jubilee, dans une configuration plus attendue, mais tout aussi efficace.

Et le meilleur pour la fin, les voix et le « songwriting ». On entend une belle évolution d’Ewan Currie sur ce long, qui affichait déjà une solide maitrise de son instrument sur le premier album. Dès le morceau d’ouverture, il adopte une attitude de soulman  possédé et crie des notes aiguës à la manière d’un David Ruffin des grands jours.

Sur I Ain’t Cool, il s’interroge sur son « Cool status » et confie à sa petite amie qu’il se sent un peu imposteur à ce sujet (je ne suis pas cool/je ne l’ai jamais été/j’ai juste fait semblant/jusqu’à sembler convaincant). Il se prête ensuite au jeu de l’amoureux transi en utilisant fort bien son falsetto et confie à sa dulcinée : Don’t you know it’s dark outside the walls of your love/ne sais-tu pas qu’il fait noir hors des murs de ton amour (ça sonne mieux en anglais hein !?).

Sur Cool Down et Cherries Jubilee, son chant se fait plus intime, il y « croone » façon Elvis avec une maîtrise impressionnante et explore ses graves comme jamais auparavant, quitte à sortir un peu de sa tessiture.

L’écoute de cet album me laisse convaincu qu’Ewan Currie est un des meilleurs « vocalistes » (comme disent les anglophones) du Rock Business actuel, à ranger aux côtés de Dan Auerback (des Black Keys). Il a le timbre, l’étendue, et les qualités d’interprétation.

Mention spéciale pour Up In Canada, déclaration d’amour du chanteur à son pays, belle ballade country, pourvue d’un fugace, mais habile changement de tonalité.

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(leur tournée de sortie)

Vous l’aurez deviné, la majorité des chansons sont ceintes d’harmonies vocales. Elles sont tour à tour angéliques et mélodieuses puis diablement Rock’n Roll, comme une incantation de stade. Ecoutez Born A Restless Man, pour la première ambiance et You’ve Got To Be A man, pour la seconde !

Comme toujours avec ce groupe on ne comprend pas pourquoi il ne jouit pas d’une plus grande notoriété (hors Canada je le précise, car là-bas, ils tiennent le haut du pavé Rock). Cela étant dit, tant mieux, on sera moins serrés au concert. Non je déconne ! D’ailleurs, j’en profite pour annoncer que le groupe sera à Paris le vendredi 13 avril 2018 (lien pour les billets ici). Je me plais à croire que mon précédent article les a décidés à venir jouer en France. Il a été beaucoup partagé au Canada selon notre ami Google Analytics et avant que je l’écrive, je constatais qu’aucune date n’était prévue en France.

J’espère avoir l’occasion de vérifier cette théorie en les rencontrant pour une interview que je ne manquerai pas de retranscrire ici si elle se fait (suspense !). Pour ma part, ma place est prise, alors rattrapez votre retard en écoutant « Changing colors » (et pourquoi pas les cinq autres) et on se voit le 13 avril !

PS : petit bonus, le clip « tarantinesque » de Nobody qui respire le Texas, la mauvaise bière, le baston et aussi un peu le concert foireux. Notez la guitare en peau de vache du duo Bowskill & Currie.

 

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