La fine fleur du rock canadien à Paris : The Sheep-Gods ?

Je me souviens avoir lu dans Rock & Folk il y a quelques années que le live est le sérum de vérité du rock. Et bien les Sheepdogs en live c’est LA vérité ! Ou plutôt devrais-je dire, c’est à la fois la prophétie et sa réalisation ! Je ne m’étendrai pas sur les métaphores bibliques, mais autant vous dire que ce concert était une énorme claque !

Les cinq de Saskatoon sont en place, les harmonies vocales s’entrelacent, compactes, la batterie et la basse sont synchro comme une horloge helvète, les guitares chantent, pleurent, hurlent… et Ewan Currie, le lead singer, glisse sur cet écrin musical avec la nonchalance d’un JJ Cale des grands jours, auquel on aurait greffé une voix de stentor.

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Ewan Currie harangue la foule.

Retour en arrière ! Ce soir d’avril 2018 j’arrive in-extremis à l’espace B, Paris 19ème, pour le concert d’un groupe que j’admire énormément. Un groupe qui à mon sens ne jouit pas de la célébrité qu’il mérite de notre côté de l’Atlantique. Et cette impression m’est confirmée plus tard par un sympathique couple d’Espagnols, madrilène plus précisément. Mario et Anna sont venus comme moi en pèlerinage, bien décidé à ne pas rater la venue des « Chiens de berger » en Europe.

Nous échangeons sur les raisons qui nous font adorer cette formation et après une quinzaine de minutes de ping-pong verbale, l’on convient que c’est tout simplement de la « good time music », de la musique qui rend heureux, qui te fait oublier ta semaine aussi pourrie que la météo du Nord Pas-de-Calais, et te donne envie d’inviter tous tes potes à faire un barbecue dans ton jardin, pour y descendre des bières en refaisant le monde. Oui oui, tout ça à la fois !

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Sam Corbett, cogneur en chef, se débrouille aussi avec un micro.

Alors que je progresse au travers de la foule, j’entends un quadra grisonnant dire avec un ton suffisant : « non le seul problème avec ce groupe c’est leur nom », je retiens ma vindicte qui ne demande qu’à s’exprimer, me disant que ce serait du temps perdu. Je me fais ensuite diriger par le taulier vers Max, sympathique road manager des Dogs, qui me confirme que mon « photo pass » est bien disponible. Nous convenons de nous reparler après le show pour envisager une interview avec le groupe.

Pragmatique, le groupe met la main sur le levier de vitesse, débraye et enclenche la première aussi sec avec I’ve Got A Hole Where My Heart Should Be. C’est un V8, un muscle car, un monstre d’acier avec une grosse veine qui palpite le long du cou et les roues qui patinent sur l’asphalte.

Après avoir reçu nos tampons sur le dos de la main, Victoire (émérite photographe qui m’accompagne ce soir) et moi-même, reconnaissons les lieux. L’on pénètre dans la salle de concert à l’arrière du bar.

L’espace B est une petite salle, longue et étroite, qui peut autant faire penser à un CBGB parisien qu’a l’arrière-salle d’un club de mafieux tout droit sorti des « Goodfellas » (Les Affranchis en français). La scène est surélevée d’une trentaine de centimètres à tout casser et je ne remarque pas de fil gênant qui empêcherait la proximité avec les musiciens, le concert promet d’être grandiose !

Au fond, la tireuse à bière d’appoint (corne d’abondance du poivrot s’il en est), le box de mixage, et le stand de merch’. Je me fais mettre de côté un vinyle du dernier long, et réserve la « set-List », à récupérer en fin de concert.

Les premières notes résonnent dans l’étroite salle, Dirt Sixteen Machine, duo blues-rock à la Black Keys ouvre le bal, la foule est pour le moment clairsemée. Le duo est intéressant, quelques gros riffs de guitare et des boucles de synthé percussives font bouger les têtes, les deux compères s’échangent parfois le micro. Ils leur manquent cependant des refrains pour nous tenir en haleine et si on note la virtuosité technique du batteur, il se lance souvent dans de longs « fills » qui semble perdre les auditeurs.

J’aperçois près du stand de merch’ Jimmy Boswskill, lead guitariste du quintette canadien, probablement venu régler quelques problèmes techniques. Les Dirt finissent leur set et sortent de scène sous les applaudissements, au même moment Sam Corbett (batteur) fend la foule furtivement pour s’en aller ajuster ses fûts, je me saisis d’une troisième bière, la pression monte… je suis ce groupe depuis leur troisième opus, Learn & Burn. À l’époque, je me souviens m’être exclamé devant mon PC : « Waouh, c’est cette musique que je cherchais ! »

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Cinquante centilitres plus tard, c’est enfin le moment, le groupe traverse la salle sous les ovations de la foule déjà conquise, ils arborent leur look de rocker 70’s avec grande classe. Ewan et Jim ont même revêtu leur costume country aux motifs rappelant les « pickguard » des guitares Martins Dove et Humminbird !

Les Paul en bandoulière, ils se présentent, laconique, mais chaleureux à la manière de Johnny Cash. Pragmatique, le groupe met la main sur le levier de vitesse, débraye et enclenche la première aussi sec avec I’ve Got A Hole Where My Heart Should Be. C’est un V8, un muscle car, un monstre d’acier avec une grosse veine qui palpite le long du cou et les roues qui patinent sur l’asphalte. Le duo de guitare rugi comme un méchant doberman, la gueule grande ouverte, qui protège son territoire.

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En mouvement !

Pied au plancher sur l’embrayage, la deuxième, la mustang a du couple, c’est Saturday night  et son feu d’artifice guitaristique. Sam Corbett est fâché, il cogne sur ses fûts comme une teigne, arqué au-dessus de sa caisse claire, ses breaks sont des coups des poignards qui s’insinuent entre les côtes. Ryan Gullen à la basse se contorsionne d’avant en arrière comme un culbuto possédé par le groove, sa longue crinière brune fend l’air. Jimmy Bowskill s’avance et décoche son solo yeux mi-clos et lèvres pincées.

Geste vif et précis de la main droite, la troisième, l’aiguille s’affole sur le compteur et on drift dans un virage quand resonne Who, blues-rock à souhait Ewan chante avec une voix passée au papier de verre. Les têtes oscillent et la foule ondule, le thermomètre a pris dix degrés, je sens la sueur perler le long de mon dos. Sur scène Jim et Ewan croisent le fer, chacun un solo de guitare.

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Jimmy Bowskill harmonise.

Nous atteignons le rythme de croisière, après ce départ sur les chapeaux de roues il nous faut reprendre de l’oxygène. Les Canadiens rétrogradent gentiment avec Cool Down, rafraichissante. Sans crier gare, c’est Kiss The Brass Ring qui s’enchâsse dans la première comme un rouage bien usiné, avec son duo de guitare martial. Le capot tressaute sous les coups de piston du V8, c’est Southern Dreaming et son intro de guitare Skynerdienne entêtante sur un mid-tempo sexy, le public prend son pied (même si quelques intellectuels passent leur temps à filmer avec leur téléphone intelligent plutôt que de profiter du moment).

Nous sommes maintenant sur la Trans-Canada Highway, on « cruise » en plein dans la zone de confort du bolide. Le groupe enfile les chansons, sans effort, en plein dans le chat de l’aiguille, c’est Up in Canada, HMS Buffalo, puis Esprit de Corps (Shamus me confiera un peu plus tard que le titre de cette chanson vient des lectures de son frère Ewan, qui a récemment été passionné par la vie de Napoléon. Cette expression signifierait esprit d’équipe pour faire court, elle englobe toutes les méthodes utilisées par le stratège pour galvaniser ses troupes), Gonna be Myself et l’hymnique Laid Back.

Nous ralentissons ensuite pour sillonner des petites routes de campagne, voilà Waiting for my time, chanson aux paroles philosophique s’il en est, livrée magnifiquement par Ewan : « Tout ce que nous faisons de nos jours/ semble être une perte de temps/je m’assoie dans un coin de la cour/j’attends serein le bon moment » (traduis du mieux possible par votre humble serviteur pour préserver les rimes). Let it Roll sur laquelle Jim prend la lap Steel, I Ain’t Cool, les chansons s’enchaines, trop vite à mon goût, je sens la fin du concert pointer le bout de son museau.

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Ryan Gullen décoche des lignes de basse plus vite que son ombre.

Après cette promenade champêtre, l’on se croyait hors de danger, mais les Dogs ont plus d’un tour dans leur manche, c’est Help us All, R&B Motown sur lequel Shamus dépoussière le trombone et Ewan s’installe au clavier, puis How late How long, et Feeling Good, emmené par une grosse batterie qui sent le cambouis et la graisse à essieux, les guitares y bourdonnent comme un gros frelon prêt à t’injecter son poison. Arrivent ensuite Nobody et son refrain contagieux, tellement parfaite en live, je progresse vers l’avant de la salle et après chacune des ruades d’orgue introduisant le refrain, je chante avec le groupe. Même prescription sur I Don’t Know, apothéose habillement choisit.

Nous voilà arrivé, les rapports descendent à la volé, on s’arrête dans un parc national, déplie les chaises longues et sortons la glacière. On s’ouvre une bière fraîche et c’est déjà la fin. Le groupe nous gratifie en rappel d’une reprise de Ramblin’ Man des Allman Brothers, parfaite pour l’occasion. On comprend mieux alors d’où leur vient ce goût prononcé pour les harmonies vocales.

Ils terminent le morceau, j’applaudis comme un exalté, mon voisin me regarde, effrayé. Les lumières se rallument et je me dirige vers le stand de merch’ en nage, mais heureux. Quel concert, à des années-lumière de ces grosses salles sans contact avec la musique que l’on est venue écouter et voir.

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Shamus Currie, christique, harmonise.

Après avoir récupéré mon vinyle et la set-list je retourne au bar. Max me confirme que les Dogs passeront d’ici quelques minutes. Ils arrivent comme promis, généreux, ils discutent avec leurs fans. Mon vinyle sous le bras j’échange avec chacun des musiciens. Quelques mots avec Sam et puis une discussion particulièrement intéressante avec Shamus, très cool, on discute de Toronto et de la communauté française au Canada anglophone. Je parle ensuite avec Ewan, (grosse influence en temps que chanteur), l’on se promet de faire une interview en bonne et due forme (à venir dans nos colonnes). J’arrive aussi à bavarder avec le duo Ryan et Jim (visiblement les trublions de l’équipe), ils répondent avec plaisir à mes questions (cf. parenthèse précédente).

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Le gars Bowskill en plein solo.

Nous approchons des deux heures trente du matin je repasse saluer les musiciens, dans l’avant salle prêt du bar, je serre la main à Shamus et Ewan, l’on renouvelle la promesse d’interview. Fin de chantier. Encore abasourdi, ce soir je dormirai sur mes deux oreilles.

 

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