Hella Dank : culture indé !

Pour beaucoup, l’industrie de la musique est un monolithe qui a tendance à faire peur. Et pour cause ! Vu de l’extérieur, le milieu semble très fermé, que ce soit du côté de ceux qui vendent et promeuvent la musique ou de ceux qui la créer.

La route semble interminable à tous les artistes indépendants désireux de faire partager leur musique au plus grand nombre (ou même partager tout court) et bien souvent le postulat de base est le suivant : quelques petits veinards qui décrochent la timbale et la majorité des autres qui travaillent d’arrache-pied pour pas un kopeck et qui, osons le dire…galèrent.

Ajoutez à ça le désintérêt grandissant du public pour la musique que vous jouez (ici du rock indé au sens large) et c’est la déprime assurée.

Mais attention, tout n’est pas noir ! Comme chacun sait, l’internet fait partie de nos vies depuis quelques décennies maintenant et grâce à ce dernier l’industrie de la musique opère un changement de paradigme important, qui a donné naissance au…(roulements de tambour) « faites le vous-même » (Do It Yourself ou encore DIY pour les anglophiles). Attention, je parle bien là de la capacité à diffuser, le DIY pour l’enregistrement et la production existe depuis belle lurette.

Grâce au DIY, les amoureux de musique se décomplexent, prennent le taureau par les cornes puis décident de diffuser et promouvoir tout seul, comme des grands. C’est là qu’on voit arriver de belles initiatives locales comme Hella Dank. Concrètement, une compilation de rock indé/garage, rassemblant des groupes français et locaux.

J’ai rencontré Martin Bonnet, papa du projet Hella Dank, un pluvieux soir de janvier dans un rade nantais. Il arrive à la cool, gentiment en retard comme tout musicien qui se respecte. Il arbore une dégaine de skateur californien, le bronzage en moins (hiver nantais oblige), avec un sweat ample décoré d’un loup, et un casque de cheveux blonds peroxydés orné d’un bonnet enfoncé jusqu’aux sourcils. On se commande deux Guiness des familles et s’installe au premier pour être au calme…début des hostilités !

Compilations Hella Dank

(la petite famille Hella Dank)

Indie-rock et fécondes pérégrinations

Le gars Martin a roulé sa bosse, tant du point de vue de la musique que de celui du voyage. Je découvre rapidement qu’il s’est illustré dans différents groupes de la région et a même officié en tant que sacro-saint guitariste-chanteur dans deux projets. Notons d’ailleurs qu’il a tenu la 4 cordes pour le groupe caennais Concrete Knives, projet pop-rock fort intéressant (qui figure à l’affiche du festival Aucard de Tours chroniqué dans ces pages) porté par la voix claire et juste de Morgane Coals.

« Je suis musicien depuis 7ans, j’ai joué basse et guitare pendant 4 ans dans un groupe qui s’appelle Concrete Knives, (je ne joue plus dedans depuis la sortie du premier album). Puis j’ai été dans un autre groupe de Caen Samba de la Muerte, basse aussi, deux des membres de ce groupe sont dans Concrete Knives. Dès que j’ai quitté les Concrete, je suis rentré dans Samba de la Muerte.

Puis entre-temps, j’avais commencé deux groupes où j’étais guitariste et chanteur, des formations influencées par les artistes des labels américains comme, Run for Cover, No Sleep Records. C’est des trucs un peu hardcores, mais mélodieux aussi et qui sonnent un peu 90’s. Pas juste du bourrin !

Et là, j’ai commencé à jouer dans Ghost Friends. Sur Caen toujours. »

Un beau CV donc, et de quoi nous rassurer sur la qualité de la compilation.

Il m’apprend ensuite que l’idée Hella Dank, si elle a été en gestation pendant plusieurs années, a pris forme humaine lors d’errances nord-américaines, alors qu’il visitait les capitales culturelles incontournables des États-Unis et s’abreuvait de « toute la musique qu’il aime ».

Amoureux moi aussi de la musique du Nouveau-Monde, lorsqu’il mentionne son voyage je l’interroge aussitôt, il est prolixe :

« L’idée me trottait dans la tête depuis 1 an et c’est en revenant d’un voyage de deux mois et demi aux États-Unis que je me suis dit c’est bon, j’ai envie de le faire !

Canada, Chicago, New York, San Francisco, Montréal. J’ai découvert pleins de groupes, j’ai vu qu’il se passait plein de choses dans la scène indé, et je me suis dit il faut que je concrétise mon idée, sinon je ne le ferai jamais et ce serait vraiment dommage. Quand on est rentré de voyage j’ai commencé à tous mettre en place, j’ai organisé un concert à Nantes au bar du coin, et j’ai fait une petite release party de la compil’. Il y avait des groupes que je connais assez bien et d’autres qui étaient des coups de cœur, j’avais vraiment envie qu’ils soient sur la compil’. Tous les groupes ont accepté et ils étaient hyper contents.  Les retours sont bons et ça, c’est cool (c’était la 1ère édition). »

C’est donc la vision de cette effervescence culturelle qui le pousse à agir et il agit vite en créant un concept qui, bien qu’il soit balbutiant, possède une forte identité associée à des valeurs cohérentes.

Hella Dank concept 2

Le concept et sa ligne de conduite

En quelques mots, Hella Dank propose des compilations de rock indé sur casette ou CD, en mettant en valeur des groupes français et locaux. La première contient dix morceaux de dix groupes différents.

Le nom, qui sonne très bien je dois dire, est une sorte d’argot nord-américain qui en gros signifie « de la balle » ou « vraiment cool ». Si vous regardez des séries en anglais vous avez dû entendre des dizaines de fois « Hell of quelque-chose » exemple, « I was Hell of drunk » (j’étais grave bourré), « This weed was Hell of good » (cette beuh était de la balle). Bref, ce genre d’argot parlé se réduit facilement, et le « Hell of » devient « Hella ».

Donc Hella Dank est bien ancré dans ce style « à la cool » cher au rock, mais méfiez-vous des apparences, derrière cette image de branleur abreuvé de bière et de weed Martin a un réel souhait de faire du bien à la musique qu’il défend. Son objectif est de la promouvoir sans la travestir, de créer du lien dans un milieu ne bénéficiant pas de fenêtre médiatique significative, de favoriser aussi les groupes français et de, comme il l’a très bien décrit, « faire une carte postale de cette musique, à cette époque ». Voyez plutôt ce qu’a à dire l’intéressé :

« L’idée c’était pas de défendre un truc avec des groupes que je kiffe, mais plutôt avec des groupes français. C’est pour ça qu’il y a huit groupes français et deux groupes anglais. Je voulais créer du lien entre ces groupes qui ne se connaissent quasiment pas, mais que moi j’ai pu rencontrer sur la route ou en concert ou encore pendant des soirées, grâce au bouche-à-oreille, Facebook, etc. […/…] Car maintenant il ne faut pas se leurrer, la culture indépendante en France (et surtout l’indie rock), c’est une niche, un truc pour lequel il n’y a quasiment pas de vitrine, sauf pour les gros groupes avec les gros festivals. Mais pas pour les petits groupes.

L’idée c’était de créer du lien et de l’entraide entre eux, la scène hardcore, DIY, etc. c’est une scène hyper soudée où ont se promeut les uns les autres (un groupe a des vinyles de l’autre sur son stand de merch’ par exemple).

Le but c’était plus regrouper les mêmes aspirations. Permettre à ces groupes de faire de la musique de la façon dont ils le veulent. Et sans forcément trop chercher à jouer dans les SMAC, être dans les Inrocks, faire le printemps de bourges, et suivre le circuit classique des groupes français qui veulent que leur musique soit connue.

Finalement, qu’ils puissent juste jouer leur musique sans perspective de professionnalisation, c’est ça que je veux défendre avec Hella Dank !

Release party 2 Hella Dank (Release party du deuxième opus)

Entrepreneur décontracté

Lorsque j’interroge Martin sur sa position dans ce projet et que j’utilise le mot « entrepreneur », il fait la moue, je vois que ce mot reflète probablement pour lui les affres du capitalisme. Pour ma part je l’entends de la manière la plus positive qui soit. Si notre ami préfèrera le mot collectionneur, notons qu’il mène bien sa barque.

Il est allé chercher tous ces groupes pour les faire figurer sur la compilation, les a convaincus de lui « faire confiance » avec un de leur morceau, s’est occupé de la création des supports de communication en faisant appel à des potes maitrisant le sujet, a choisi la casette et le CD (en plus du numérique) dans un souci de compatibilité, mais pas le vinyle, car « Les délais sont trop longs et les prix trop élevés ».

Il a aussi organisé un concert à Nantes ainsi qu’une « release party » de la compil’, enfin, il envisage d’organiser d’autres évènements de ce type et de faire sortir une compilation tous les 4 à 6 mois maximum. Une belle entreprise donc !

DIY: faites-le « nous » même !

La beauté de notre époque, c’est que de plus en plus de gens ont de plus en plus de talent. Martin, s’il est clairement l’instigateur et le pilote de ce projet, a su s’associer aux bonnes personnes pour matérialiser son idée. En l’occurrence, il s’est entouré de 4 dessinateurs et graphistes (Manu, Lucie, David et Olivier) pour les visuels des différents supports de communication.

Martin est aussi demandeur de nouvelles mains dans son projet, tant du côté des artistes que du côté de l’équipe de gestion et diffusion :

« J’aimerais vraiment que ça devienne un collectif, quand j’écrivais aux groupes je leur disais que s’ils connaissaient des formations que ça botterait d’être sur la compil’, ou même d’autre à me faire découvrir. J’étais preneur !

Mais tu vois je serais content que des gens viennent vers moi (pour figurer sur la compil’), car déjà je découvrirais des trucs potentiellement hyper bien, puis je n’ai pas la science infuse quoi.

Donc oui j’aimerais bien que ce soit un collectif, et pas forcément qu’avec des gens de Nantes en fait quoi. Si quelqu’un partage la même vision que moi sur cette musique et qu’il habite à Mulhouse, ça me ferait quand même plaisir de bosser avec.

Ce serait même hyper bien d’avoir du personnel en plus parce que tu vois, il y a un Instagram et un Facebook et il n’y a pas grand-chose dessus parce que je ne suis pas non plus hyper balaise là-dedans. Je sais qu’il faudrait [../..] avoir quelqu’un qui s’occuperait du Community management, reposterait des trucs pour faire vivre Hella Dank. »

Donc à l’avenir je resterai peut-être la tête pensante du truc, mais le but ce serait qu’il y ait pas mal d’électrons qui gravitent autour de moi pour me filer des coups de main.

Concert Hella Dak.jpg

(À venir sur Nantes)

Rock garage, hardcore, DIY, mais pas que

Donc, résumons, Hella Dank propose des compilations de rock indie/garage que son créateur envisage de sortir tous les quatre à six mois, mais l’affaire ne s’arrête pas là. Au même titre que notre ami Martin souhaite faire rentrer du monde dans l’aventure, il désire aussi la diversifier. Il mentionne durant notre rencontre l’organisation de concerts sur Nantes et Caen (ses deux fiefs) dans tous les lieux qui se montreront intéressés.

Il envisage aussi la création d’un petit blog pour promouvoir l’actu de son projet « On y partagerait des vidéos des dates, des articles, ou même on rebloguerait des trucs en lien avec Hella Dank ». Enfin, je l’ai interrogé sur la mention présente sur sa page bandcamp, « Share Nice Activities », il m’explique alors qu’il a envie que les activités du collectif se diversifient : «  Ça peut être les BD, les dessins, le skate, etc.. Pour le moment, je n’ai rien trouvé d’autre artistiquement à partager que je kiffe. Mais le but est de ne pas s’arrêter à la musique. »

Pour terminer, j’ai demandé à Martin quel était son objectif à long terme pour le projet :

« Je n’ai pas envie de faire un truc pro, je préfère toucher un maximum de monde avec les webzines, la presse locale, ou juste à travers les groupes (ndlr : de musique), je n’ai pas forcément envie de plus pour le moment.

Mais oui ! j’ai envie d’ouvrir Hella Dank à quiconque veut défendre un truc de manière indé ! Pas à des groupes qui ont déjà un label. »

Les dés sont jetés donc ! Hella Dank est et sera une structure qui promeut celles et ceux qui travaillent en indépendant et qui ne souhaitent pas spécialement rentrer dans le circuit classique.

Musique éco-responsable

En conclusion, dîtes vous qu’acheter la compil’ Hella Dank (ou consommer de la musique locale en général) c’est un peu comme aller acheter vos légumes au marché : c’est à la fois bon pour votre santé (car sans pesticide), et c’est aussi un geste citoyen, car vous achetez au plus près du producteur (on parle toujours de musique hein !).

Il y a encore quelques jours, je lisais un article qui s’interrogeait sur la capacité qu’ont les services de streaming à la Spotify, à rémunérer équitablement les artistes. Spoiler, la réponse penchait plutôt vers le négatif.

Ainsi, en tant que consommateur tu as le pouvoir par tes actions de faire changer les choses (lentement mais sûrement, rappelle-toi la tortue de la fable jeune padawan). Loin de moi l’idée de faire de cet article une croisade musicalo-humaniste, mais je pense sincèrement que grâce à l’accès que nous avons à l’information aujourd’hui, nous pouvons faire du paysage musical actuel un monde un peu plus juste et plein de diversité.

Alors toi le mélomane ! si le son Hella Dank c’est ton truc, prend ton argent de poche et procure-toi une cassette vintage depuis leur page bandcamp, que tu écouteras sur le walkman de 1989 subtilisé à ton père, en sirotant une bière Nantaise !

Puis toi le musicien, si tu veux que ta chanson se retrouve sur la prochaine compil, contactes Martin sans plus attendre !

Think Local Baby !!

PS : alors que tu lis ces lignes, la deuxième compil’ est sur le point de sortir, reste aux aguets !

Bandcamp : https://helladankcompilations.bandcamp.com/

Facebook : https://www.facebook.com/HellaDankFR/

 

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