Entretien avec le groupe Sahara, adepte de pop désertique

le Groupe Sahara. © : Weirdsound.net le Groupe Sahara. © : Weirdsound.net

S’il fallait trouver un mot pour définir le duo Sahara, je dirai “Espoir”, comme le symbole de leur premier album “Colibris”, disponible depuis octobre 2017. Blandine Millepied et Jérémy Lacoste forment le duo Sahara sur scène ( avec Swan Vidal à la batterie et Ariel Tintar au clavier ) et un couple au civil, ils étaient sur la scène du Hasard Ludique le 29 novembre dernier, accompagnés de My Single Lise, pour leur dernière date de l’année. A cette occasion, le duo a bien voulu répondre à mes questions, peu de temps avant de monter sur scène. Au milieu du bazar de leur loge, entre un changement de tenue, nous avons refait le monde autour de leur pop désertique.

Backstage

Weirdsound : deux ans après Le titre Délice, vous revenez avec votre premier album Colibris, qu’est ce que ça symbolise pour vous ?

Blandine : colibri, c’est la toute première chanson qu’on a faite tous les deux dans notre salon. La première phrase de la chanson est tirée d’une chanson populaire lettonne (ma meilleure amie est Lettonne), on a fait tout un texte là-dessus et puis on aimait bien le côté un peu berceuse qui vient de Lettonie, traduit en anglais et chanter par une Française. Le mot colibri n’existe pas en anglais, on aimait bien ça. En ce moment ça coïncide pas mal avec l’actualité, parce qu’il y’a beaucoup de gens qui fuient leur pays, la chanson parle d’une personne qui traverse les mers pour fuir la misère et en même temps colibri, c’est le symbole de l’espoir.

W : Gaël Faure a sorti le même titre que vous, existe-t-il un risque de confusion ?

Blandine : je ne savais même pas qu’il avait sorti un titre intitulé Colibri.

Jérémy : il y a longtemps ?

W : cette année

Jérémy : Colibri c’était notre toute première chanson, il y’a 3 ans.

Blandine : après le symbole du colibri c’est un mythe, c’est une légende qui est universelle, qui est là depuis très longtemps. Ça ne nous appartient pas.

W : il ne s’agit pas d’une marque déposée ?

Blandine : pas du tout

W : lorsque deux artistes sortent un même titre, ça se passe généralement comment ?

Blandine : les artistes peuvent avoir des chansons qui s’appellent pareil, ça devient plus compliqué quand le texte est le même et la composition également.

Sahara est une vaste étendue où on peut tout expérimenter, une sorte de bac à sable géant.

W : pourquoi avoir choisi Sahara comme nom de groupe ?

Jérémy : à la base, la beauté du mot, sinon moi, j’aime bien dire que c’est une vaste étendue où on peut tout expérimenter, une sorte de bac à sable géant.

Blandine : on aimait bien avoir un mot universel, qui en même temps fait référence à une culture qu’on aime beaucoup, mais surtout parce qu’on ne veut pas prétendre être héritier de cette culture, c’est plutôt tous les fantasmes qu’on peut avoir sur le Sahara. Comme dit Jérémy, c’est une vaste étendue désertique, qui traverse plusieurs pays et en même temps où toutes les choses sont possibles. On aime bien cette idée, parce qu’on mélange beaucoup de styles, beaucoup d’idées….

W : sur votre dernier album, vous mélangez justement beaucoup de styles : de la pop, du rock, en passant par le jazz… c’est un choix délibéré ?

Blandine : ce n’est pas un choix, ça s’est imposé tout seul, c’est notre culture forcée, on mélange de plus en plus de langues. Actuellement on est en train de préparer le deuxième album, il y aura de l’allemand, j’aimerais bien qu’il y ait de l’arabe. C’est un truc qu’on aime bien, même si ça fait partie de notre culture.

Jérémy : c’est vraiment le côté expérimentation sans frontières du Sahara, on ne veut pas se cantonner à un style, c’est vraiment un terrain de jeu, du coup, on mélange tout ce qu’on aime.

W : en matière de composition, comment ça se passe dans votre duo ?

Jérémy : sur le premier album, c’est plutôt Blandine, on est parti de guitare chant en général, ensuite moi j’ai pas mal arrangé aussi avec ma basse au début, après avec les claviers… beaucoup d’expérimentations entre nous, notamment avec Swan qui est le batteur, qui a apporté beaucoup de rythmique.

Blandine : Jérémy et moi, ça fait 10 ans qu’on est ensemble. On a commencé à faire de la musique assez tard tous les deux il y’a 5-6 ans, on était tous les deux musiciens, mais on ne jouait pas encore ensemble. On était assez timide, mais à partir du moment qu’on a commencé à vivre ensemble ça s’est un peu imposé. Il y a un qui fait de la guitare dans le salon, Jérémy pose sa basse dessus et vice-versa. Jérémy a un rapport plus instrumentiste, il sait bien accompagner, être à l’écoute et arranger. Moi j’ai une démarche qui est un tout petit peu plus égocentrique. Je vais proposer des choses un peu figées, avec des accords que je vais trouver toute seule. Ça s’est fait ainsi dans un premier temps, j’apportais les textes et Jérémy les arrangeait en me disant ce qu’il aime ou pas.

Jérémy : là, on travaille sur le deuxième album, on mélange plus, il y’a des choses qui viennent de moi aussi, les compositions, Blandine m’aide pour les textes.

W : dans le titre délice, il est question d’amour, de sexe et d’embrouilles… vous nous exposez un peu votre quotidien la…

Blandine : bah oui, on est un couple (éclats de rire)

Jérémy : c’est vrai qu’il y a des textes comme Colibri qui nous affectent par rapport à l’actualité, sinon, c’est un peu autobiographique, c’est notre parcours, nos aventures.

W : vous avez tourné le clip Felicidade dans le désert Marocain, est-ce qu’on peut parler d’un retour aux sources ?

Jérémy : non, pas de retour aux sources justement, c’est une découverte. On a appelé notre groupe Sahara, mais on n’y avait jamais posé les pieds. On a rencontré une amie au cours d’une soirée, à l’improviste, quand on lui a dit qu’on avait un projet qui s’appelle Sahara, elle nous a dit « moi, je suis originaire du Sahara ». On a vachement sympathisé et elle nous a invités là-bas. On est parti chez ses parents pendant une semaine avec un copain qui nous a un peu filmés. Avant que l’album ne sorte, c’est un truc qu’on voulait vraiment faire.

Blandine : il n’y a rien de mystique dedans, il n’y a pas de recherche de retour aux sources. Il n’y a pas ce cliché-là, c’est un peu un fantasme qu’on essaie de prendre un peu naïvement et qu’on essaie aussi de se détacher tout en respectant les cultures qui cohabitent dans le Sahara. Se détacher sans se permettre de se les approprier.

W : aujourd’hui s’achève l’aventure Tropicalia tour, comment était la tournée ?

Blandine : c’était trop bien le tropicalia tour.

Jérémy : tellement, en une vingtaine de jours, on a fait 15 dates, c’était un sacré challenge.

W : d’où vient l’idée de cette aventure ?

Jérémy : de Blandine (rire)

Blandine : l’album est sorti en octobre dernier, on a fait une petite tournée surtout en duo, en février et en mars, on a eu quelques dates… j’avais vraiment envie de faire une tournée, du coup on a une copine qui s’appelle My Single Lise qu’on invite ce soir sur deux titres. on l’avait invité pour la release partie, ça faisait des années qu’on se croisait et en discutant, on voulait vraiment faire quelque chose ensemble. Elle était toute seule sur sa tournée et c’était assez facile de l’incorporer. On a travaillé toutes les deux pour chercher des dates. Son projet est très différent de ce qu’on fait, mais justement ça se complétait très bien. Le tropicalia ce n’est pas forcément la référence tropicale exotique encore une fois, ce n’est pas le côté superficiel, c’est vraiment influencé par le courant du Brésil des années 70 auquel on adhère encore plus que la musique par la mentalité. C’est-à-dire, c’est un mouvement anti-nationaliste, aujourd’hui on a de plus en plus envie de s’engager politiquement, qui mélange les langues, les styles sans questionnement.

les gens s’imaginent qu’on vit de passion et qu’on n’a pas besoin d’argent.

W : vous avez vous-même financé votre album et dans les Inrocks ce matin on parlait de la précarité des artistes indépendants parisiens, comment vivez-vous cette situation ?

Blandine : c’est un milieu précaire, après il y a des extrêmes. On connaît des artistes pour qui ça marche bien, trop bien même et d’autres qui se saignent à la tâche sans résultats. Moi par exemple je ne suis pas intermittente, j’ai un tout petit chômage entre 500 et 600€/mois, pour vivre c’est pas génial. Jérémy par contre il est intermittent.

Jérémy: pourquoi c’est précaire ? Parce que l’intermittence dure un an, après il faut refaire ses heures, quand tu n’as pas toutes tes heures, il faut retourner au RSA. Moi ça m’est arrivé plusieurs fois déjà, je suis à ma quatrième année d’intermittence, mais je n’ai jamais réussi à enchaîner deux correctement. C’est assez compliqué. Il suffit qu’il y ait une galère ou que le groupe tourne moins, tu te retrouves tout de suite au chômage.

Blandine : disons que c’est pas qu’une question de travail, c’est vrai qu’il y a une question de travail, de réseau à faire, c’est important parce c’est difficile si tu restes enfermé chez toi même si tu es bon à pouvoir faire que de la musique, il faut monter des projets… ça peut reposer en partie sur le mérite, mais ça repose aussi en partie sur de la chance et il y’a une sorte de tabou chez les artistes qui ne veulent pas trop en parler, qui ne veulent pas dire comment ils réussissent à vivre, qui n’aiment pas dire qu’ils sont dans la précarité ou alors quand ça marche mieux pour eux, ils préfèrent se dire que ça repose entièrement sur le mérite alors que non, c’est compliqué pour tout le monde, c’est instable et le système n’est pas super juste. On a une chance d’avoir l’intermittence en France, même s’il est difficile à acquérir, encore plus quand on fait de la création, c’est très difficile de justifier d’avoir des salaires par exemple, parce que les gens s’imaginent qu’on vie de passion et qu’on n’a pas besoin d’argent.

W : Est-ce que vous arrivez à vivre que de la musique ?

Blandine : Jeremy arrive à vivre que de ça.

Jérémy : mais j’ai beaucoup de groupes, beaucoup de projets, je ne vis pas que de Sahara, par contre je multiplie les projets. Comme je te disais, d’une année à l’autre ça peut varier et quand je suis monté sur paris, c’était hyper compliqué, moi, je viens de Bordeaux où j’ai mon réseau. Quand tu changes de ville il faut tout reconstruire, c’est compliqué. Il faut savoir se vendre, être bon, avoir des trucs intéressants à proposer. Si tu ne sors pas, si tu n’as pas des choses à proposer, si tu ne te montres pas assez, surtout sur paris, c’est mal barré.

Blandine : et puis il y a un petit rapport hypocrite aussi, vu que ce n’est pas institutionnalisé, ça marche plus par copinage. Il suffit que tu fasses un pas de travers ou qu’à un moment tu n’es pas bien dans ta vie, ou encore avoir fait des conneries pour que tu sois blacklisté. Je connais quelques musiciens qui ont changé de ville, parce que ce n’était plus possible de continuer dans la leur, juste parce qu’ils avaient fait une ou deux conneries, ça va vite.

W : actuellement vous êtes en studio ?

Blandine : on a été en studio un peu cet été et là, en décembre et janvier on se fait un petit studio, on va profiter de l’absence de la mère de Jérémy pour mettre les micros un peu partout et pour finir d’enregistrer la suite. On a très très hâte.

W : et c’est pour quand le prochain album ?
Blandine : fin 2019

W : un mot qui vous définit individuellement ?

Blandine : ( elle réfléchit un moment ) la passion

Jérémy: vaste

W : c’est plus simple de bosser en couple ?

Jérémy : franchement, non je ne crois pas.

Blandine : c’est très beau, mais c’est aussi très difficile de faire la différence entre le bureau et la maison. Pourquoi je parle de passion ? parce il y a quand même ça, si c’était précaire c’est sûr qu’il n’y aurait aucun intérêt.

Jérémy : il y a la proximité aussi, qui fait que parfois, on est plus susceptible l’un envers l’autre, de pouvoir se confronter. On fait même des efforts pour s’admirer.

Blandine : ça nourrit aussi beaucoup, c’est vrai qu’il n’y a pas de filtre entre Sahara et notre vie de couple.

W : vous êtes arrivés par hasard dans la musique où vous saviez déjà que c’était ça votre voie ?

Blandine : moi je viens quand même d’une famille de musiciens, j’ai toujours admiré ce milieu, et même si pendant longtemps, je m’étais dit autre chose. Je pense d’ailleurs plus tard dans ma vie reprendre des études, j’ai fait des études en anthropologie et sociologie, je me dis pourquoi pas les reprendre ? Pour le moment tant que j’ai de l’énergie, la passion et l’envie de ne faire que de la musique, j’en ferai.

Jérémy : moi, je voulais être éducateur spécialisé, je n’ai pas de parents musiciens, mais je suis très mélomane. J’écoute beaucoup de jazz, de musique africaine, brésilienne, de la chanson française, du rock, plein de choses, je suis très ouvert. Mon père m’a mis à la musique jeune et à son décès, j’ai fait un choix entre éducateur spécialisé et la musique. La musique s’est imposée toute seule.

W : Un mot aux jeunes qui veulent se lancer dans la musique ?

Jérémy : ça vaut le coup, c’est quand même la liberté
Blandine : il ne faut pas idéaliser, c’est comme toute situation aujourd’hui, dire que c’est peut-être difficile pour nous, mais c’est difficile pour tout le monde, il faut pas se dire que c’est cool et beau, c’est surtout beaucoup de travail. Si c’est ce que tu as envie de faire, que ce soit de la musique ou n’importe quoi, à un moment donné, il faut que tu donnes une partie de ta vie à ça, sinon tu vas le regretter.
Jeremy : si on veut vraiment à un moment il faut faire un choix, moi je sais qu’à un moment j’ai dû faire un choix, J’étais en formation d’éducateur spécialisé et j’ai fait ce choix-là, c’est à dire qu’à un moment j’ai dit que je ne voulais faire que de la musique.
A un moment il y a un choix à faire et tu ne peux pas le faire qu’à moitié. Au début, c’est galère, mais au bout d’un moment ça commence à payer.

Stage

A la fin de l’interview, ils s’étonnent d’avoir vachement parlé, mais il faut se dépêcher, le concert débute dans cinq minutes et on n’a pas vu le temps filer. Sur scène, ce soir là, ils seront beaucoup acclamés, malgré un début un peu timide où on se demandait si le public allait répondre présent. Mais quelques minutes après le début des hostilités, ils étaient tous là, beaucoup avec un verre dans la main, pour écouter et danser sur la pop désertique de Sahara.

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