Au hasard sans Balthazar : Warhaus, le projet solo de Maarten Devoldere

Le clip  captivant de Mad world est un objet audio-visuel qui ne laisse pas indifférent.  On y découvre Maarten Devoldere, chanteur du groupe belge Balthazar, seul devant l’objectif d’une caméra fixe. Le dispositif déployé est d’une telle simplicité et d’une telle évidence qu’on reste hypnotisé par ce ralenti d’un type qui danse seul devant la caméra. Mode du selfie et de l’auto-admiration, mise en scène du moi comme but ultime de la société du spectacle qui n’en finit pas de se regarder aidant, ce sont des dizaines de figurants volontaires qui apparaissent et disparaissent du cadre, se joignant brièvement à la danse de cet étrange type dégingandé, tels des insectes attirés par la lumière d’un réverbère. Filmé dans la partie festive du Majorque by night, Maarten Devoldere, comme sous acide, se déhanche étrangement, le regard halluciné, indifférent aux individus qui passent pour s’évanouir quelques courts instants plus tard.

Il y a deux ans maintenant, le chanteur a choisi de s’échapper pour quelque temps du groupe afin de se consacrer à l’édification de cet alter-ego musical qu’est Warhaus. Avouant que ses disques préférés sont l’œuvre d’artistes solo, Bob Dylan, Lou Reed, Serge Gainsbourg ou Leonard Cohen, ce projet est donc devenu au fil du temps une nécessité pour lui. Le réalisateur du clip, Wouter Bouvijn, a suivi le musicien en 2015 lorsque celui-ci s’est isolé sur une péniche pour partir enregistrer les demo de son album We fucked a flame into being au fil de l’eau. Le bateau s’appelait le Warhaus

Pendant les premières minutes du film, I’m not him, titre du premier morceau du disque, il y a quelque chose d’incongru, de décalé dans les déambulations de cette grande carcasse habillée de noir, chaussures pointues, sur les planches de cette embarcation. On l’imaginerait plus aisément au comptoir d’un bar de nuit, une cigarette aux lèvres, se levant, un verre de whisky à la main, et se dirigeant nonchalamment vers le piano pour y plaquer trois accords mineures aux accents mélancoliques.

On pourrait dire que c’est un peu ce à quoi nous assistons dans ce court documentaire, mais de manière intimiste. Nous suivons l’errance artistique de Maarten, il évolue en titubant sur la corde de la création, celle qui doit le mener au plus profond de lui même, sans jamais tomber dans le voyeurisme. Quand le seuil de tolérance à la présence de la caméra est franchi, le réalisateur se fend d’un petit tacle à l’égo du chanteur en montant immédiatement après un plan où Maarten se douche, le cadre évitant de justesse de nous montrer… son intimité physique. Et, petit à petit, tâtonnement après tâtonnement, devant nos yeux et nos oreilles, l’œuvre se construit. Patiemment, une identité sonore émerge du chaos. Parfois, l’homme s’arrête sous un pont pour enregistrer des cuivres, profitant de la réverbération naturelle. Ou il s’assoit les pieds dans le vide, l’eau défilant en dessous, cherchant l’inspiration avec une guitare désaccordée. Au fur et à mesure du film, le musicien investit l’espace de la péniche, comme s’il y reconstituait son propre espace intérieur. Sa compagne, Sylvie Kreutsch, vient enregistrer des backing, apportant avec elle une autre part de cette intimité qui s’insinue dans le film comme dans la nef. Les instruments, ordinateurs et paroles accrochées aux parois envahissent petit à petit l’image, et le corps même de Maarten, se dépouillant symboliquement de son enveloppe vestimentaire, semble se fondre parmi ce fouillis, s’incrustant de manière organique au cœur de cette machine flottante.

La péniche est vétuste et certainement pas de toute première main, parfois rafistolée par endroit. Et l’apparition d’un plâtre au bras gauche du chanteur est là comme pour montrer que son corps et la machine sont en train de nouer une relation de plus en plus étroite. Comme si celui-ci devait arborer les stigmates du navire, qui, dès lors, devient réellement le cocon duquel devra sortir l’œuvre finale, ainsi que l’artiste transformé, grandi. Et inversement, l’embarcation semble poreuse aux déboires de son capitaine. Elle tombe en panne, sorte de pendant au bras cassé, et on voit Maarten se pencher sur le moteur, le trifouiller, et en ressortir le bras, le plâtre plein d’huile/sang du moteur, comme la métaphore de cette symbiose naissante.

Cette escapade a quelque chose de l’opération de nettoyage, comme s’il voulait enlever la couche de Balthazar qui le recouvrait pour enfin mettre à jour son essence propre. Ou enterrer une partie de son passé, faire table rase pour laisser place à quelque chose de nouveau. Ce qui en ressort, c’est cet album sorti en 2016 qui porte le nom d’une citation de L’amant de Lady Chatterley, We fucked a flame into being. En se laissant ainsi voguer aussi bien au fil de l’eau que de ses inspirations artistiques, il extrait de cette expérience une tentative de saisir l’insaisissable, d’exprimer l’inexprimable.

L’ombre de Leonard Cohen plane sur les compositions sombres aux rythmes lents et aux mélodies envoutantes. Jusqu’au phrasé qui s’étire et n’est pas sans rappeler celui du chanteur canadien décédé quelques semaines après la sortie de cet album.

Si les titres s’enchainent sur des tempos lents, au milieu de l’album, le  quelque peu velvetien Memory apporte une touche plus rock, relativement, à l’ensemble. Parmi ces compositions, le musicien n’hésite pas à intercaler des instrumentaux  tel Beaches ou Wanda.

Fin 2017, Maarten Devoldere a remis ça et sorti un autre album intitulé sobrement Warhaus dont est extrait le morceau Mad world à la vidéo si envoutante. Les thèmes de l’amour et du dérèglement des sentiments sont toujours présents.

Plus produit, moins lo-fi que  We fucked… la musique se fait plus jazzy avec une contrebasse qui glisse derrière la voix, des plages musicales plus travaillées et des ambiances qui s’installent plus longtemps (Dangerous), proposant sur certains morceaux des expérimentations harmoniques plus audacieuses et des lignes de chants moins évidentes, comme l’arabisant et très “cavien” Control. Sylvie Kreutsch, sa compagne, vient poser une fois de plus sa voix douce et aérienne en contre-point de ce timbre grave et profond. Son ombre survol l’ensemble de l’album dont l’avant-dernier morceau, Kreutsch, lui est littéralement consacré. Le voyage musical se conclut par un duo sensuel, une invitation à braver l’injonction de ne pas tomber amoureux d’un homme comme Maarten. Et pourtant, les deux voix viennent s’entremêler, puis chacune leur tour, chanter le refrain, et enfin, tels deux aimants qui ne peuvent se retenir de s’attirer, finissent par ne faire plus qu’une, comme deux corps enlacés.

We fucked a flame into being était la concrétisation d’une maturation de cinq ans, c’était la naissance d’un artiste solo à part entière. Warhaus est une consécration. Avec ce nouvel opus d’une  beauté sourde qui s’insinue au cœur de vos nuits les plus sombres et hante vos jours, Maarten Devoldere signe un album magnifique.

La musique de Warhaus est définitivement de celle que l’on écoute dans une ambiance tamisé, le soir. L’écriture est simple, directement inspirée de ces chanteurs folks sixties qu’il cite en référence. On y trouve bien sur des échos de Mark Lannegan ou de Nick Cave, et, comme chez l’australien, on sent cette irrésistible envie de rivaliser un jour avec les plus grands des crooners. C’est d’ailleurs un des but avoué du chanteur belge.

Disponible sur Bandcamp :

https://warhaus.bandcamp.com/

En tournée en France au printemps :

15 mai, Le Chabada, Angers
17 mai, L’Echonova, Saint-Avé
18 mai, L’ Astrolabe, Orleans
19 mai, Le Rex de Toulouse
23 mai, Le Transbordeur, Villeurbanne
24 mai, La Nef, Angouleme
26 mai, PAUL B., Massy