JPEGMAFIA – All My Heroes Are Cornballs

Johann TrümmelPosté par
Temps de lecture : 4 minutes

Le “plus punk des rappeurs” vous aura prévenu : son album est minable. Heureusement, il nous a appris à ne jamais le croire sur parole. 

Repéré grâce à une poignée d’EP, au début de la décennie, révélé à un public plus large quoique toujours confidentiel avec son premier album, Black Ben Carson (2015), JPEGMAFIA est porté aux nues en 2018 quand il publie Veteran, un formidable album de rap expérimental dans la lignée de Death Grips ou Shabazz Palaces, et porté par de gros bangers cinglés. 

Désormais habitué à squatter les toplists des critiques, JPEGMAFIA, alias Peggy, aurait pu se calmer un peu. Après la sortie de Veteran, qui faisait référence à son passé de militaire, il avait d’ailleurs projeté d’enregistrer un disque de reprises d’ABBA. Et bien sûr, c’est à peu près avec l’inverse (si un tel inverse existe) qu’il nous revient. Car si l’esprit d’ABBA semble fournir le titre de ce nouvel opus, All My Heroes Are Cornballs (“tous mes héros sont cucul-la-praline”) est un disque fou, déstabilisant, schizophrène, censé fidèlement refléter l’identité de son auteur. Une identité tout en tensions et en contradictions, ses influences allant de Throbbing Gristle aux frères Hanson (oui, “Mmmbop”), d’Ice Cube à Britney Spears. D’ailleurs, a-t-il annoncé lors de sa confection : pas question de tailler dans le gras, d’élaguer ce qui dépasse, et encore moins de maquiller les coutures de ce monstre de Frankenstein. Cet album, ce sera du JPEGMAFIA à l’état brut, ou rien. Résultat : 18 titres pour 45 minutes chaotiques, surchargées, d’une richesse inouïe.

La musique de JPEGMAFIA est faite de débuts de couplets, de milieux de refrains, de fins d’intros collés les uns après les autres, dans le désordre. Ces fragments s’entrechoquent, se coupent la parole, se contredisent, se répondent sans s’écouter, comme des étudiants Erasmus en plein tournoi interuniversitaire de binge drinking. Dans All My Heroes Are Cornballs, cette esthétique de la fragmentation est poussée à son comble. 

Comme si ça ne suffisait pas, Peggy laisse libre cours à une autre de ses perversions : le parasitage. Ponctué de glitches, de quintes de toux, de déflagrations électroniques, de rires intempestifs, d’accidents bruitistes, et encore de quinte de toux, l’album a tout d’une séance de zapping commentée en direct, et en fond sonore, par le rappeur lui-même et sa bande de potes : « Je suis certain que j’ai toussé dans tous les putains de morceaux », marmonne-t-il à la fin de l’album – et effectivement, il a raison. 

« Jesus Forgive Me, I’m A Thot » (« Jésus pardonne-moi, je suis une grosse salope ») ouvre l’album, et annonce la couleur – disons les couleurs. Après quelques secondes de vacarme bruitiste, une voix de femme demande : « Do you Think you know me ? ». La question reviendra tout au long de l’album, comme un leitmotiv. La musique, étonnamment downtempo pour du JPEGMAFIA, jure avec le flow nerveux du rappeur et distille une atmosphère étrange, douce et angoissée. Peggy déroule des lyrics cryptiques, fait référence à ses « fringues de grand-mère », namedroppe à tout-va (Charlize Theron, David Byrne, Britney Spears, qu’il admire), prie pour les Afro-Américains en prison. En fond sonore, des voix indistinctes semblent tout commenter. Sans prévenir, l’espace de quelques secondes, comme prise d’un spasme à la Gilles de la Tourette, la ballade R&B se mue en un monstre industriel, tout en cris et en distorsion. Puis elle revient à elle-même avant de s’interrompre brutalement. Bref : n’importe quoi ? 

Non, pas n’importe quoi. Tout l’album est dans ce morceau programmatique : la variété des styles, celle des strates sonores qui s’accumulent et se contredisent, celle de l’interprétation de Peggy, celle des thèmes, l’absence de structure préétablie, l’engagement politique, la folie et l’identité. Et la toux. La magie JPEGMAFIA opère à nouveau. A l’instar de Oneohtrix Point Never, avec qui il partage le goût du cut and paste musical et des sonorités abstraites, le « plus punk des rappeurs » parvient à transformer cet immense zapping en un album fluide et maîtrisé. Et si l’on sort épuisé de la première écoute, comme après un repas arrosé en compagnie de gens dont on ne connaît pas la langue et qui parlent trop fort, on y revient vite, parce qu’on ne tarde pas à saisir ici et là des petits bribes de sens qui, assemblés, formulent discrètement la promesse d’une cohérence. Et peu à peu, ce qui semblait aléatoire semble nécessaire, motivé. Comme pour tout langage nouveau.

Le reste est à l’avenant : les percussions martiales et les cris samplés (« JPEGMAFIA TYPE BEAT ») laissent subrepticement leur place au plus élégant des R&B : « Grimy Waifu », tout en flûtes et arpèges de guitare, est porté par une jolie mélodie, sifflable sous la douche. Plus loin, « PRONE! » (où on l’entend le rappeur tousser) écrase des beat bien lourds pendant que Hendryx hurle des lyrics ultra agressifs (“One shot turn Steve Bannon into Steve Hawking”). Le morceau est interrompu par du bruit blanc et se termine en une ritournelle électronique que l’on peut qualifier, pour le coup, de cucul la praline. 

Car JPEGMAFIA est un transformiste. Aussi à l’aise quand il chante (« Lifes Hard » où l’on l’entend Peggy tousser), que lorsqu’il rappe, il peut passer d’un registre à l’autre, voire à trois autres, dans le même morceau. D’abord frénétique et bataillard dans « Post Verified Lifestyle », son flow s’adoucit par la suite lors d’un passage laid back plus proche de ce que fait Earl Sweartshirt. Le morceau se termine inopinément en electro vaporeuse, saupoudrée de falsetti rêveurs. Et bien entendu, Peggy tousse.   

Quand, à la toute fin de l’album la même voix de femme (Peggy ?) demande une dernière fois : « Do You Think You Know Me ? », on n’est pas plus avancé qu’au début de l’album. Peggy reste mystérieux, imprévisible. Allergique à tout formatage, il va jusqu’à refuser à ses fans le droit d’attendre quoi que ce soit de lui, pour mieux remettre leur permettre de le redécouvrir, encore et encore : n’achetez pas ce disque, il est décevant, « this is bad shit », assène-t-il depuis le début de la promo d’All My Heroes Are Cornballs

L’autodénigrement comme garantie de la liberté artistique ? Une idée aussi tordue ne peut venir que de lui. 

https://jpegmafia.net

Johann Trümmel

Johann Trümmel a publié un roman, "la Marge Molle"(Balland), en 2008 , et coécrit "La Liste" (10/18) en 2012. Il est aussi l'auteur de chroniques musicales pour Chronicart.
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