Blick Bassy à l'affiche du Printemps de Bourges, samedi 20 avril 2019.

Au Printemps de Bourges, Blick Bassy rend hommage à Um Nyobè

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Le chanteur Camerounais Blick Bassy était sur la scène du Théâtre Jacques cœur, le 20 avril dernier, dans le cadre du Printemps de Bourges. L’occasion pour nous de nous entretenir avec lui, autour de son dernier album, 1958.

Les portes du théâtre Jacques Cœur sont encore fermées ce samedi 20 avril vers 17H30, je n’ai rendez-vous qu’à 18h30 avec Blick Bassy pour parler de son nouvel album « 1958« , mais je préfère prendre les devants. Quelques jeunes sont assis devant les marches, j’annonce aux hôtesses que j’ai rendez-vous pour une interview et on me fait passer par l’entrée des artistes. Il ne s’agit pas des coulisses du théâtre du Châtelet, mais celui-ci aussi a un charme particulier. Blick est en pleine balance avec ses musiciens, ils en ont encore pour une quinzaine de minutes, mais j’ai le droit de m’installer confortablement dans l’un des nombreux fauteuils du théâtre, afin de profiter de cet aparté.

Pochette du nouvel album de Blick Bassy,
Pochette du nouvel album de Blick Bassy, « 1958 ».

C’est la première fois que j’assiste à l’une de ses prestations, car le 15 avril dernier, je n’ai pas pu être présent à son grand concert sur la scène de La Cigale, à l’occasion de la sortie de ce nouvel album. Mais promis, ce soir je me rattrape et j’aurai l’impression d’être à la Cigale puisque la configuration du théâtre s’y prête. Je sors de ma rêverie quand l’attachée de presse se présente à moi pour m’inviter à passer de l’autre côté, en backstage dans la loge de l’artiste. Je vais pouvoir lui poser quelques questions entre ses accords de guitare et devant une tisane à base de gingembre.

Retour en 1958

Le 8 mars dernier, l’artiste camerounais sortait son 4ème album « 1958 », un opus hommage au chef indépendantiste Ruben Um Nyobè, assassiné par les forces coloniales françaises le 13 septembre 1958, d’où le nom de l’album. Un leader qu’il incarne dans le clip du single Ngwa (mon ami en langue bassa) où il évoque la traque de cette figure historique.  « C’était un leader camerounais qui se battait contre les colons, ça m’a paru comme une évidence de donner, comme titre à mon album, l’année de sa mort ».

Un indépendantiste dont l’artiste se sent proche, lui qui vivait dans un village proche de celui de sa famille, tellement proche que ses grands-parents avaient dû fuir et se cacher en forêt comme tous ceux qui étaient liés d’une façon ou d’une autre au rebelle.

Il convoque la présence de ce résistant qu’il surnomme « Mpodol » (une sorte de porte-voix) en bassa, pour faire prendre conscience à la jeunesse africaine qui ne sait pas grand-chose de lui « Je pointe nos responsabilités, je dis voilà ces gens-là qui sont morts pour le bien commun, qu’est-ce que nous faisons aujourd’hui ? Ils ont donné leur vie pour l’intérêt commun alors que nous nous attachons à nos intérêts personnels, nous portons une responsabilité. Ce titre est pour moi une façon de pointer notre responsabilité aujourd’hui. »

La tisane laisse échapper une odeur qui me replonge dans le Cameroun de mon enfance, je me souviens que ma grand-mère en était aussi fan, elle devait sans douter connaitre ce leader qui échappe à ma mémoire, « Quand on évoque le nom de Um Nyobè aujourd’hui, je pense que toute les personnes qui de près ou de loin ont connu cette époque savent de qui il s’agit ». Certainement, mais pas la nouvelle génération. Durant plusieurs décennies, il était impossible de prononcer le nom de ce leader sans risquer pour sa vie et les autorités Camerounaises n’ont jamais vraiment cherché à ce que cette figure de la lutte pour l’indépendance soit reconnue à sa juste valeur.

La réhabilitation d’un héros

En 2015, Blick était déjà hanté par le bluesman Skip James qu’il évoquait dans son 3ème album « Ako », qui selon certains critiques, reste le meilleur à ce jour.

Sur ce nouvel opus, le fil conducteur est donc un épisode douloureux de l’histoire du Cameroun, que l’artiste veut célébrer aujourd‘hui à travers sa voix, afin que personne n’oublie. Une réhabilitation de la mémoire pour ce héros de la lutte pour l’indépendance du Cameroun, « J’ai décidé de parler de cette histoire à cause de la crise identitaire qui est la mienne, je pense que tous les africains de ma génération connaissent aujourd’hui une crise identitaire de manière consciente ou inconsciente. Parce que nous appartenons à des espaces qui ont été créés avec une ambition bien précise, tout simplement d’exploiter ces espaces et de faire de nous des personnes exploitées, même après les indépendances ».

Une crise identitaire qui a amené l’artiste à s’arrêter, pour s’interroger sur son histoire, « mon passé me fait m’arrêter de façon évidente sur ce personnage qui menait déjà à l’époque un combat contre l’asservissement des êtres humains par d’autres ».

Une mélancolie que l’artiste exprime avec sensibilité grâce au charme de la langue Bassa, un choix linguistique qui peut constituer un frein pour certains fans. Ce que réfute l’artiste « Non pas du tout, à partir du moment où j’utilise une langue qui me permet de le faire de manière sincère… Quand on regarde un peu ce qui a été mis en place autour de la communication et des journaux qui en parlent, on voit bien que le fait que ce soit porté par une émotion qui soit liée à la chanson n’est pas un frein, au contraire puisque c’est aussi la force des chansons qui permet de ramener ceux qui ont été touchés par la musique vers l’histoire. J’essaie d’élargir les possibilités de communication ».

Une communication qui passe aussi par l’anglais, puisque le Cameroun est bilingue et que les camerounais sont des habitués du Francanglais (mélange du français et de l’anglais), le dernier titre de l’album (Where We Go) est interprété dans la langue de Shakespeare. Pas tout à fait si on tend bien l’oreille, me fait-il remarquer, « le dernier titre est en bassa, c’est le refrain qui est en anglais, tous les couplets sont en bassa ». De toute façon, la beauté des arrangements couplée à cette voix sensible, ne demande pas de maitriser le Bassa pour être séduit par les 11 commandements de ce disque.

Je le laisse devant sa tisane et sa guitare dans les bras, il doit se préparer pour sa prestation de la soirée.

Vive Um Nyobè

Je le retrouve quelques minutes plus tard dans un théâtre investi par une foule de curieux ou de fans, va savoir. Une image est projetée sur le grand rideau au fond de la scène, il s’agit de celle de UM Nyobè, vers qui l’artiste se tourne, pour lui hommage à travers sa voix flûtée.


L’émotion m’envahit (je crois que je ne suis pas le seul, la dame à côté de moi pleure) quand il interprète Ngwa ou Mpodol, son adresse à la jeune génération, qui ignore tout de son histoire, à s’y intéresser de plus près. Une adresse qui sonne comme une invitation personnelle, à renouer avec les traditions de mes ancêtres, qui restent une énigme pour moi.

 

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Il traîne une maladie non handicapante depuis sa plus tendre enfance, ce qui fait de lui un Mélomane. Il prend son pied sur du rap, RnB et les musiques urbaines. L’art moderne et contemporain le fascine tandis que la littérature apaise ses vieux démons.
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