Tool Face Tatooed

Tool :Musica In Dolore

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Tel le serpent tatoué sur la colonne vertébrale de Maynard James Keenan, Tool est un groupe fuyant, qui ondule et échappe aux descriptions. Ni vraiment metal, ni crossover, ni prog, encore moins nu metal comme auraient voulu le cataloguer certains. Ceux qui ont assisté à un concert du groupe pourront témoigner de la performance reptilienne du chanteur. De même que leurs morceaux ont cette particularité de procurer une impression de reptation musicale, de part leur rythme, leurs sonorités ou encore le phrasé de Keenan, on peut s’interroger sur leur aptitude à ne pas être là où on les attend. Quelle est la part de jeu, de stratégie, dans leur communication ? Y a-t-il une volonté de manipuler l’auditeur en le guidant dans des territoires où il ne s’aventurerait pas ? De prendre la société à contre-pied ? D’éveiller les consciences en appuyant là où ça fait mal ? De diffuser une nouvelle forme de spiritualité ?

Avec Opiate, leur premier EP sorti en 1992, Keenan et le guitariste Adam Jones s’attaquent déjà au phénomène de dépendance. Non pas à la drogue, comme pourrait le laisser penser le titre, mais à celle dont parle Marx, qui serait l’opium du peuple, la religion. Ce n’est pas tant les institutions en tant que telles qui sont visées ici, mais plutôt l’aliénation qu’elles encouragent et suscitent, cet abandon de tout esprit critique et le soin qui est laissé aux oligarques de ces églises de penser à la place de l’individu. Ce besoin de suivre un leader et un dogme.

Avec Undertow, ils placeront la barre plus haut, en inventant littéralement une religion, syncrétisme entre scientologie, pénitence masochiste chrétienne et d’autres éléments empruntés à diverses croyances, qu’ils nommeront la Lacrymologie. Cette pseudo-philosophie/religion, qui serait le fait d’un certain Ronald P. Vincent, prétend que seul une « exploration et une concentration » (dixit wikipedia) de l’individu sur ses douleurs physiques et psychologiques pourraient amener à sa réalisation pleine et entière. Atteindre une sorte de Nirvana en cultivant son mal être, en quelque sorte. Accompagné d’une histoire gentiment ficelée et de tracts distribués lors de leur tournée, les spectateurs et même la presse ont du mal à faire la part du vrai. Et le groupe lui-même, titillant de manière quelque peu sadique son auditoire, se garde bien de mettre les choses au clair, préférant appuyer sur les plaies à vif afin de mieux faire sortir le pue.

Après un changement de bassiste avec le départ de Paul d’Amour remplacé par Justin Chancellor, Tool poursuit sa dénonciation de l’aliénation sous toutes ses formes avec l’album suivant, Animae. Il est d’ailleurs inspiré par le comédien humoriste Bill Hicks et lui est dédié avec la mention « Another Dead Hero ». Célèbre pour ses dénonciations du fondamentalisme religieux, notamment baptiste de sa famille, il y substituait une spiritualité basée sur la méditation et le transcendantalisme, cultivant par ailleurs une misanthropie de circonstance lors de ses spectacles. Tout comme le titre Anemae—jouant sur l’homophonie entre animae et « enema », ennemi—qui, dans une pulsion destructrice, convoque l’apocalypse en appelant au Big One. La Californie, État Babylone/Sodome/Gomorrhe tout à la fois, est en effet située sur la faille de San Andrea et donc sous la menace constante d’un méga-séisme qui emporterait quasiment l’ensemble de l’État sous les eaux. Des références aux drogues psychédéliques et à Thimothy Leary—père du psychédélisme et chantre du LSD—sont également présentes tout au long de l’album, comme sur Third Eye. Qu’on ne s’y trompe pas, il n’y a pas de contradiction chez Tool. Loin d’être considérés comme une aliénation, les psychotropes constitueraient ici une manière de développer un autre niveau de conscience au-delà des apparences matériels de notre société aux horizons étriqués. Enfin, le travail sur la pochette et la présentation de l’album font encore une fois partie intégrante du propos délivré par Tool. L’effet holographique sur les images dédouble leur perception, tout en accentuant l’effet de réalité. Car Adam Jones n’est pas que guitariste. Issue d’une école d’arts visuels, il supervise tout ce qui touche à l’image du groupe. Ainsi, après être apparus dans les deux premiers clips, les membres de Tool décident de se mettre en retrait et de ne plus figurer ni dans les vidéos, ni sur les pochettes d’album afin d’éviter toute forme d’idolâtrie et de focalisation sur leur personnalité. Cela reste néanmoins un exercice d’équilibriste, tant la communication actuelle passe par la diffusion d’une image, d’une identité visuelle forte. C’est pour cette raison que Jones s’est attribué le rôle de directeur artistique. Afin de maitriser au plus près cette forme de communication et de donner au groupe une identité forte sans mettre en avant la personnalité de Keenan. C’est également une des explications à la rareté des entretiens du groupe et leur mutisme quant à la signification de leurs textes.

Avec 10 000 Days, conçu tout comme Lateralus par Alex Grey, Tool remporte le Grammy Award du meilleur packaging. L’album, sorti en 2006, est n°1 des charts dès la première semaine. Il est très vite certifié platine. Un succès rapide au regard de la durée évoquée dans le titre : 27 ans. Le disque est un travail sur la transition, sur le passage. Il évoque le temps qu’il faudrait selon Keenan, pour passer d’un état de conscience à un autre. D’une forme de vie intérieure à une autre. Il ferait référence aux 27 années durant lesquelles sa mère fut paralysée avant de décéder. De nouveau, le packaging évoque une multi-dimensionnalité, un dédoublement du regard, avec l’utilisation d’une paire de lunettes stéréoscopiques qui permet de voir la couverture en relief, « produisant une illusion de profondeur et de trois dimensions ». Le travail de l’artiste est sous l’influence directe d’un mélange psychotrope utilisé lors de rites chamaniques par certaines tribus d’Amazonie, l’Ayahuasca.

Les compositions s’y font plus atmosphériques, plus longues, mettant de côté une bonne part de la violence contenue dans les précédents titres. Beaucoup de sons d’ambiance, de traitements sonores expérimentaux y font leur apparition. Des plages d’arpèges de guitare et de basses se superposent, des sons électroniques sont introduits—Intension—sans pour autant dénaturer l’essence de la musique du groupe. Au contraire, les riffs sont plus aériens, et, si la production est toujours extrêmement travaillée, entremêlant les pistes comme à leur habitude, elle donne paradoxalement l’impression d’être beaucoup plus brute et directe que sur les autres albums.

Depuis 2008, en dépit de l’annonce de nombreux projets dont un film, de titres en préparation, les membres du groupe s’étaient plutôt éparpillés et consacrés à leurs autres projets. A Perfect Circle et Pussyfer pour Keenan, Legend Of The Seagullmen avec Brent Hinds de Mastodon pour le batteur Danny Carey, collaborations avec Jello Biafra et le guitariste des Melvins, Buzz Osborne pour Adam Jones, des apparitions sur les albums de Primus, le projet d’un album avec Death Grips pour Chancellor.

Assez peu diserts sur leur travail, laissant toujours l’auditeur libre d’interpréter et de comprendre la signification de leurs textes, le groupe ne communique que très peu sur le contenu du prochain album. Tout d’abord prévu pour 2014, la sortie est ensuite repoussée à 2016. Puis à 2017 et fin 2018. Les dernières interviews données par les membres du groupe suggèrent une release au début de l’été… Depuis maintenant bientôt six ans, ils font régulièrement état d’une session de studio par-ci, d’enregistrements de vocaux par-là,  même de nouveaux titres déjà enregistrés. Mais l’attente générée par ces déclarations ne fait qu’alimenter les suppositions sur la qualité de la prochaine production des californiens. Délayant toujours la sortie, on pourrait croire qu’ils se jouent ainsi d’une nouvelle aliénation de notre époque, l’immédiateté.

Au Hellfest le 23 juin 2019, Mainstage 1

https://www.hellfest.fr/programmation/dimanche/

https://www.toolband.com/

https://www.alexgrey.com/

Mr Moonlight

Entremetteur! Non, pas celui qui concocte des entremets, mais bien un passeur. C'est cela Mr Moonlight, un amoureux de la musique sous toutes ses formes : du métal le plus extrême à l'électronica la plus douce. Pour vous servir
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Un commentaire

  1. Je me souviendrais toujours du haut de mes 13/14 ans, de la découverte de ce super titre et magnifique clip passant à l’époque sur M6…Sober!…beau boulot pour l’article.

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