certain general

Certain General, le chainon manquant de la No Wave

AvatarPosté par

New York, début des années 80. L’East Village fourmille d’artistes peintres, de musiciens. La légende Basquiat s’écrit sur ses murs, et au Club 57. Keith Harring n’est pas loin et le bouillonnement culturel et intellectuel du quartier est a son zénith. C’est dans cette effervescence qu’est né un mouvement musical… qui n’en est pas un, la No Wave. Nommée ainsi par une presse qui échoue à cerner le Post-Punk de cette période en ce lieu particulier. Le groupe le plus emblématique du courant est sans nul doute Television de Tom Verlaine. À cette époque, un autre jeune groupe commence sa carrière et se retrouve catégorisé chez ces inclassables, Sonic Youth. Parmi les peintres et musiciens qui gravitent dans ce milieu, un certain Parker Dulany. Originaire de Georgia et élevé en Louisiane, c’est un jeune homme sombre et émacié, sortant d’une école d’art, qui cherche à multiplier les moyens d’expression. Il croise la route du guitariste Phil Gammage, de la batteuse Marcy Saddy et du bassiste Russell Berke. Le show très visuel que le quatuor met alors en place dans les salles en vue de New York fait rapidement le buzz. Le chanteur explique le choix du patronyme de cette manière :

Un général est une personne spécifique, qui ne sait jamais ce qui se passe…[…] Une personne absolument incapable de toute décision[…] C’est de cette manière-là que tous ces généraux prennent leurs décisions là-haut. Je pense qu’on devrait figurer sur un timbre à 2 cents. Le visage du non- visage. Ce serait : un certain général.

Libération, 3 février 1985

La musique, inspirée des Contortions du saxophoniste James Chance et des premiers Public Image Limited, finit de convaincre le public New-yorkais. Parker Dulany revendique également l’influence de… Modigliani. La scène underground du NYC de la fin des années 70 est un melting pot, et, sporadiquement au début, sur des enregistrements du groupe, on pourra entendre le batteur d’un autre combo devenu légendaire, Vincent DeNunzio des Feelies, preuve de cette émulation et du bouillonnement artistique du quartier à l’époque. Les concerts de Certain General laissent des souvenirs indélébiles à ceux qui ont assisté à leur show à cette époque.

They sometimes recalled the Birthday Party or Velvet Underground in the wildness.

Kris Needs (journaliste anglais)

Début 80 : Le pont entre la New-Wave et le Post-Punk made in US

Le premier E.P., Holiday of Love est enregistré après une série de concerts, tout d’abord dans des clubs aujourd’hui mythiques de NYC (CBGB, Danceteria, qui sera aussi un label, entre autre), et principalement sur la côte Est. Il est produit par Peter Holsapple (également proche de R. E. M.) et mixé par Michael Gira des Swans. Le style oscille alors entre New Wave et Post Punk. L’aura de Ian Curtis est palpable dans ces premières compositions, ainsi que l’influence de Jim Morrison sur le chant de Dulany. Certain General aura d’ailleurs d’autres rapports avec les mancuniens de New Order un peu plus tard dans leur carrière.

Les années 1983/84 sont celles qui vont voir le groupe exploser et gagner des galons, notamment en France. Mais c’est tout d’abord la première séparation officielle du groupe. Acoquinés dans les premiers temps avec le guitariste Ivan Kraal, Gammage et Dulany se reconnaissaient de moins en moins dans l’orientation musicale que semblait vouloir prendre le groupe.

Au train où ça allait, on allait se mettre à sonner comme Tom Petty!

P. Dulany, Libération, 3 février 1985

Puis, c’est la rencontre avec Band of Outsiders qui débouchera sur un mini-album, Far Away From America. Après une tentative de monter un autre projet expérimental, The Keeper, pour Dulany et les premiers pas des Corvairs pour Gammage, ils décident de reformer CG. S’enchaînent alors des concerts, et une tournée en Angleterre. Entretemps, Joe Lupo a remplacé le trop turbulent Berke à la basse, donnant par la même occasion une plus grande ampleur à l’instrument au sein des compositions du groupe. Enfin, c’est l’enregistrement de November’s Heat—qui ne sortira aux USA qu’en…2000—financé uniquement grâce aux recettes des gigs dans les clubs de la Grosse Pomme. Ils partagent régulièrement la scène avec d’autres artistes qui ne tarderont pas à faire également parler d’eux comme R. E. M. En France, Libération, le 3 février 1985, ne tarit pas d’éloges et offre carrément sa une à Certain General, qualifiant le groupe d’émule de Jim Jarmush et William Faulkner. La voix grave et désespérée de Dulany, ainsi que la qualité littéraire de ses lyrics, lui valent également d’être comparé à Rimbaud. Mais la tournée anglaise, puis les concerts en France, ainsi que l’ambiance décadente qui règne sur la route, ont raison de Marcy Saddy qui quitte le groupe, remplacée par DeNunzio puis par Kevin Tooley.

Une de Libération du 3 février 1985

France, terre d’accueil

En France, ils sont signés sur L’Invitation Au Suicide (IAS c’est aussi Jad Wio, Virgin Prunes, Christian Death…), et c’est Patrick Mathé—disparu cet automne— le légendaire fondateur de New Rose, amoureux des causes perdues et des losers magnifiques, qui choisit de les distribuer. Tournées avec Cure, New Order, c’est aussi à cette époque qu’ils signent un contrat avec Ruth Polsky, une des figures les plus importantes et visionnaire du management du début des eighties, puisque c’est sous son égide que tourneront et se produiront, Joy Division, New Order, The Smith, Sonic Youth, Lydia Lunch, Simple Minds, Echo & The Bunnymen, Teardrop Explodes

En 1985, Sprague Hollander remplace Phil Gammage qui se consacre alors à son groupe, The Corvairs—chez New Rose. Il produit le nouvel opus du groupe qui enregistre à New York la très attendue suite de November’s Heat. Mais le label français IAS sort en catimini l’album These are the days alors que celui-ci n’est pas encore fini. C’est que la notoriété du groupe leur fait craindre de le voir les quitter pour de plus gros labels. S’engage alors un bras de fer avec Polsky. Cette dernière sort de son côté deux singles sur son propre label, Will You et Bad Way. Reste que These Are The Days est certainement un des albums les plus sombres et beaux à sortir cette année là en France. Les paroles et le chant romantique de Dulany y sont pour beaucoup. L’ambiance noire et désespérée qui transpire des titres est en parfaite adéquation avec le désenchantement d’une partie de la jeunesse du moment, et se glisse parfaitement au milieu des albums de Sisters of Mercy, Nick Cave ou autres Bauhaus.

Le sublime Desperate Hours, peut-être un de mes morceaux préférés de la période IAS.

La disparition tragique de Ruth Polsky dans un accident de voiture juste devant le club où se produisait le groupe, est un électrochoc pour les artistes qu’elle manageait, mais également un évènement qui aura des répercussions malheureuses sur la carrière du groupe. Parker Dulany s’en voudra longtemps. Il avait rendez-vous avec la manageuse devant le Limelight, mais, au dernier moment, il s’aperçoit qu’il a oublié sa guitare et rebrousse chemin. Lorsqu’il revient, une voiture est encastrée dans un taxi devant la salle. Ce qu’il ne sait pas, c’est que la jeune femme est écrasée sous les carcasses. Polsky reste bien sur introuvable toute la soirée. Dulany, après une nuit d’errance, où il croise Alan Vega qui est aussi à sa recherche, est appelé le lendemain pour identifier un corps. Celui de Ruth Polsky. Le chanteur ne peut s’empêcher de penser que si il n’avait pas oublié son instrument, leur amie serait toujours de ce monde, et la face du business de la musique en aurait été changée. La carrière de CG aussi.

Après un show au Roxy à sa mémoire en compagnie de la bande de Peter Hook—qui a entretenu une relation amoureuse tumultueuse avec sa manageuse—et Bernard Sumner, CG se lance dans une seconde tournée avec le groupe anglais. Ils sont toujours aussi appréciés en France où ils enregistrent quelques titres pour la télé et l’émission culte Décibels présentée par Jan Lou Janeir.

Quelques mois auparavant, Barclay avait fait une offre au groupe que leur manageuse avait déclinée de peur de voir le label ne pas honorer ses engagements.

Quand Ruth est morte en 1986, j’étais dans un état désastreux et, à l’automne 87, Sprague et moi avons décidé de faire une tournée acoustique en France et en Suisse. Barclay nous a ensuite rappelés parce que ces concerts étaient bien reçus.

Parker Dulany

Cédant à l’offre alléchante du label, c’est donc bien avec Barclay—engageant aussi  Lloyd Cole dans son écurie, le label sera à l’origine de la fin prématurée de la carrière des deux groupes—que les membres de CG s’engagent dans la production et l’enregistrement à New-York d’un troisième album, sous la houlette de Mario Salvati qui avait travaillé avec Tom Verlaine. Les sessions sont difficiles. Des tensions naissent entre Dulany et Hollander. Ce dernier cherche à imposer sa marque et à diriger le navire, allant jusqu’à harceler le chanteur pour le pousser dans ses retranchements. De fait, le style et l’interprétation de Dulany sont très différents sur cet album où la musique prend des couleurs plus lumineuses, s’éloignant des compositions sombres des albums précédents et proposant une musique plus folk aux accents parfois country qui préfigurent le disque suivant, Jacklighter. Cabin Fever sort en 1988. Le disque est très bien accueilli et le single I Lose Myself est à ce jour leur plus gros succès, classé parmi les meilleurs titres de l’année dans de nombreux magazines. Les critiques sont dithyrambiques et le groupe se lance dans une nouvelle tournée qui passera par les Transmusicales de Rennes le 3 décembre à la Cité et qui écrivaient à l’époque dans leur programme :

Ils sortent un album tous les trois ans. On se souvient de “November’s Heat”, le 2ème, qui prouvait que ces ricains sont à suivre d’aussi près que REM. Guitares fluides, mélodies immédiates, Certain General nous rappelle que 88-89 pourrait leur être aussi favorable que 85.

La période est faste, les ventes plutôt bonnes. Pourtant, tout comme le craignait Ruth Polsky, le label traine la patte et la promo est réduite au strict minimum.

La version album de Lose Myself avec l’intro à la slide guitar qui a été squeezée sur le single. Ça serait dommage de ne pas en profiter, d’autant plus que c’est une des victoires de Dulany sur Hollander lors de l’enregistrement.

Le disque qui est sorti est pas mal mais Sprague n’aurait pas dû le produire. Cela a mis de la distance entre nous.

Parker Dulany

Jacklighter : Le feu aux poudres

Produit par Fred Maher, Gavin Mackillop, et Lloyd Cole, l’album sort en 1991 sur Barclay. Lloyd Cole et Blair Cowen des Commotions figurent sur le single, Baby Are You Rich?. De leur côté, Hollander et Dulany viennent poser leur voix et leur guitare sur l’album de Lloyd Cole.

Jacklighter, malgré un single qui se vend plutôt bien, est un album mésestimé. Le débit et la voix de Dulany se rapproche de plus en plus de Lou Reed, et la musique se fait plus pop. La présence d’un harmonica apporte une touche folk et un discret accordéon donne à l’ensemble une couleur country. Bien que la production brute et le son très acoustique soient dans la droite ligne des précédentes sorties, l’évolution stylistique contribue à éloigner le groupe de son identité originelle. Non que les compositions soient moins bonnes, les titres sont dans l’ensemble très bons, les mélodies accrocheuses, les textes poétiques du chanteur toujours aussi forts, mais à quelques exceptions près—Gravity—les tempo lents et les morceaux doucement mélancoliques et envoutants des débuts font place à une folk/pop plus conventionnelle. À leur écoute, on ne peut effectivement s’empêcher de faire le rapprochement avec R. E. M., il suffit d’écouter Red Flannel pour s’en convaincre. Mais, à la différence du combo de Michael Stipe qui va alors connaitre un succès planétaire, Certain General va exploser en vol, se déchirer, et la maison de disque quitter le navire sur lequel elle n’aura jamais mis qu’un seul pied.

Deux jours avant le début de la tournée, Barclay, non content d’avoir pressuré et épuisé Lloyd Cole pour faire ruisseler la manne Rattlesnake, lache Certain general. Le groupe ne se sépare pas officiellement, mais entame un long hiatus. Dulany sortira un album sous le nom de Mr Parker’s Band et reformera le groupe avec Gammage pour deux albums, Signal From The Source (2000) et Stolen Car (2010).

En 2019, Parker Dulany joue lorsqu’il n’enseigne pas dans un lycée “difficile” à Brooklyn. S’il a exposé au côté de Haring et Basquiat, certaines de ses œuvres sont  accrochées lors de rétrospectives dédiées au Club 57. Sprague Hollander se produit toujours sur scène avec une formation country et a arrêté de boire depuis huit ans.

En définitive, ce fut la mort de Ruth qui mit fin à tout ça. Elle était celle qui croyait en moi et, quand elle est morte, une partie de moi est morte aussi. Je n’ai pas eu de père, je n’ai pas eu de grande sœur, mais elle était les deux.

Parker Dulany

À la mémoire de Michel Demange, (1969-2018) qui s’identifiait si intensément à ces musiques sombres, violentes de leurs sentiments exacerbés, et grâce à qui j’ai un jour écouté Certain General.

Mises à jour le 7 février 2019. Merci à Parker Dulany.

Sources :

Tout d’abord, un grand merci à Bénédicte Dumont du journal Libération pour avoir exhumé le numéro du 3 février 1985 et l’excellent papier consacré au groupe et qui est cité dans cet article.

http://trouserpress.com/entry.php?a=certain_general

https://www.soul-kitchen.fr/83017-1988-2018-certain-general-au-rapport

http://www.radio-eldorado.fr/errance-61-de-certain-general-a-elysian-fields/

http://www.memoires-de-trans.com/artiste/certain-general/

https://nypost.com/2017/02/07/the-forgotten-new-yorker-who-changed-the-80s-music-scene/

Enfin, l’excellent et émouvant témoignage d’un des acteurs de cette histoire, le journaliste anglais Kris Needs que je remercie d’avoir rédigé ce récit qui permet de ne pas oublier ce groupe marquant :

http://www.trakmarx.com/2005_03/24_certain_general.htm

Liens :

https://www.facebook.com/certaingeneral/

http://certaingeneral.tumblr.com/

Mr Moonlight

Entremetteur! Non, pas celui qui concocte des entremets, mais bien un passeur. C'est cela Mr Moonlight, un amoureux de la musique sous toutes ses formes : du métal le plus extrême à l'électronica la plus douce. Pour vous servir
Avatar

5 commentaires

  1. Hi, thank you for the kind words. Did you know that I was in several shows with Haring and Basquiat? And that 2 of my artworks were recently in the Museum of Modern Art show with them for the Club 57 show? We were never in a band with Lloyd Cole, though he did produce Jacklighter and both Sprague and I played on his first solo record. Thank you. pd

    1. Waouh! I’m very flattered that you’ve read the article! Thanks for mentioning your art work. I’ll add it in the text. You’re right also to point out that you’ve never been in a band with Lloyd Cole. The words may be confusing and could induce that. I’ll try to formulate it in a different way. Thanks also for your wonderful music.

  2. You have my email address, if you send me a physical address I will send a couple copies of a 1981 single that just came out that you could keep and maybe your site may review?

  3. The true irony of your comparison to REM is that we were in France touring with These are the Days on a train somewhere when the Challenger Space disaster occurred and I would not see the footage for years but that analogy of exploding in flight rang true for me.

Laisser un commentaire