Rencontre avec Sean Bouchard: les défis de Talitres, le label « qualité »!

Sachant que Father Ubu et moi allions à Bordeaux pour le concert de D.M, j’avais , plusieurs semaines auparavant, demander à Sean Bouchard , fondateur du label Talitres en 2000, s’il avait un moment à me/nous consacrer. Malgré un emploi du temps très chargé, c’est avec beaucoup de gentillesse qu’il nous a accueillis pendant 2 heures dans les locaux de Talitres, place de la Victoire à Bordeaux. Riche échange qui nous a permis de revenir rapidement sur son parcours atypique et d’évoquer surtout la crise de l’industrie musicale, les défis qui attendent Talitres et ce qui peut contribuer à son identité, les réalisations et projets du label en 2018…qui a signé déjà près de 50 artistes, les plus connus étant aujourd’hui Motorama, Emily Jane White et dans les anciens, The National ou Flotation Toy Warning,  ….

Elk City, trio new-yorkais découvert par Sean Bouchard sur Mp3.com et 1er album chez Talitres en Mars 2001. « Chocolate girl » 1er titre de l’album « Status » (2001)

Sean Bouchard, un parcours atypique….et des influences musicales déterminantes.

Après nous avoir brièvement présenté les locaux de Talitres, dans l’immeuble partagé par 2 autres labels, Vicious Circle et Platinum, « ce qui permet une certaine synergie », Sean Bouchard revient brièvement sur un parcours commencé bien loin des affres de l’industrie musicale… Originaire de Chartres et après des études d’ingénieur agronome à Paris, il travaille au Vietnam où il vit une « formidable expérience » dans une « ferme expérimentale ». Il vient sur Bordeaux pour des raisons familiales puis travaille entre Périgord et Maroc pour une « boite de production de fraises »….Expérience moins enthousiasmante que celle du Vietnam qui provoque un abandon « du jour au lendemain »… Sean Bouchard, qui n’a pas encore 30 ans,  a envie d’être son « propre boss » et a décidé de  « défendre une musique écoutée depuis de nombreuses années ».               Un peu plus tard dans notre rencontre il évoque ses gôuts musicaux, variés: bercé dans un milieu musical favorable (sa mère est musicologue), Sean Bouchard, alors pré-adolescent, aime beaucoup Ferré et Brel, tout en appréciant les oeuvres de Ravel, Poulenc, Debussy et Satie…Au Lycée, c’est Joy Division, Cocteau Twins et à la fin des années 80/début des années 90 Sean Bouchard découvre la musique de la côte ouest américaine, Swell (que l’on entend seulement chez Bernard Lenoir), Idaho (je comprends mieux comment Sean Bouchard va rêver de faire signer Swell et Idaho chez Talitres!!) , Mazzy Star et Pavement tout en écoutant le Velvet, Luna et les Pixies.

 Flotation Toy Warning 1er album chez Talitres en 2004.

 

La crise durable de l’industrie musicale: des défis multiples pour Talitres!

En créant Talitres en 2000 (et en sortant le 1er album en 2001 avec Elk City), Sean Bouchard ne réalise pas alors qu’il va se trouver dans une « industrie musicale complètement bouleversée et durablement en crise« . Cette crise, notamment du disque, pouvait « avoir du bon » car le « marché était gonflé artificiellement » et il « était nécessaire d’assainir »….Mais il y a seulement eu « quelques remises en question », « quelques réflexions autour de ce que devrait être l’industrie musicale ».. et on « a rien assaini« ! ( la comparaison peut être faite avec la crise boursière /bancaire de 2008!!)… La chute du cd, le tassement des revenus numériques ne sont pas compensés par le nouvel essor du vinyle d’autant que les majors de l’industrie assassinent aujourd’hui le vinyle par une invasion massive du marché avec des vinyles, non remastérisés, de qualité souvent très médiocre et vendus à 10 euros…Le consommateur est ainsi très sollicité.

« On va aujourd’hui vers un modèle complètement éclaté » rappelle Sean Bouchard: « on a besoin du support cd, du support vinyle, bien évidemment du numérique, de l’offre en streaming, du téléchargement » et « c’est compliqué » car « il faut s’adresser aux différents types de consommateurs..pour moins de ventes globales! »

Motorama, aujourd’hui « locomotive » de Talitres/ extrait du 4ème album « Dialogues » /2016/ Talitres/

 

En suivant maintenant le label Talitres depuis plusieurs années, et en regardant le catalogue et les artistes signés depuis 2001, je fais remarquer (sans aucune flatterie) que la qualité du label fait maintenant, pour moi, partie de son identité… « C’est mon seul moteur  » me confirme Sean Bouchard pour qui « la seule façon de durer , c’est d’être exigeant dans la signature artistique« ….de plus, « on a l’absolue nécessité de porter des projets dans lesquels on croit ». Plus de 90% des artistes qui sont chez Talitres sont d’ailleurs des artistes vers lesquels Sean Bouchard est allé! Sean Bouchard admet que ses coups de coeur ont aussi un côté « très subjectif »!…L’argument de la qualité artistique a aussi, bien évidemment séduit les artistes qui sont « en confiance ». Nous évoquons à plusieurs reprises dans cette rencontre Motorama, le groupe russe « locomotive du label » aujourd’hui, qui malgré sa grande défiance de l’industrie musicale, est un bon exemple, parmi d’autres, de ceux qui n’auraient jamais signé chez Talitres sans cette « confiance » et cette « liberté artistique totale ».

Le duo géorgien, nouveau venu chez Talitres en 2016.

Au delà de la qualité, ce qui fait aussi l’identité du label aujourd’hui c’est sa totale indépendance ….Suite à une question sur « qu’est ce que la musique indé« , Sean Bouchard nous répond: le terme « indé » a été « galvaudé ».. »parler de musique indé, de rock ou de pop indé, cela ne veut rien dire »…Par contre « on parle de structure indépendante » et « d’indépendance vis à vis des actionnaires ». Chez Talitres, tout est géré « en interne » par « 2 personnes un tiers » (une personne travaillant pour les 3 labels de l’immeuble). C’est même Sean Bouchard qui s’occupe des disques commandés en ligne et envoyés généralement le jour même (nous avons vérifié souvent cette rapidité et qualité du service!!). La communication est assurée également par Sean Bouchard qui a « apprécié, au fil des années », les relations tissées avec certains journalistes. Nous avons évoqué ainsi les « partenaires » incontournables et indispensables pour la vie/survie de Talitres et dont beaucoup sont de fidèles soutiens de Talitres...Télérama, Libé, les Inrocks, Magic, le Monde, et bien sûr la grosse machine de Radio France (France culture, France Musique et France Inter)…Nous évoquons ainsi le rôle que peuvent avoir certains chroniqueurs , de Matthieu Conquet à Rebecca Manzoni en passant par Didier Varrod tout  en relativisant également et notamment le rôle de la presse. Sean Bouchard rappelle, à ce sujet, les critiques et l’accueil dithyrambiques pour la sortie de l’album d’Elk City en 2001, non suivis de l’impact commercial escompté! Bien sûr, il est important tout de même d’avoir des soutiens de presse pour » enclancher aussi autre chose, des concerts, pour parler aux professionnels, avoir des arguments commerciaux ».

En évoquant l’image du consommateur-abeille qui butine, en papillonnant, Sean Bouchard conclue sur la difficulté de travailler aujourd’hui : « c’est parfois un ensemble de micro perceptions qui vont faire que les gens vont acheter tel disque ».

Yann Tambour aka Stranded Horse, un fidèle du label Talitres.

 

Talitres; un label très sollicité:

Sean Bouchard reçoit 4/5 mails par jour d’artistes qui envoient des liens, des cd voire même un vinyle. Des artistes à la recherche de labels structurés , car beaucoup de micro labels existent mais n’offrent pas la même visibilité que Talitres. Sean Bouchard fait remarquer qu’il est sollicité « par vagues », notamment quand sort un album de Motorama, des groupes russes et ukrainiens se manifestent. Ce ne fut cependant pas le cas pour le duo géorgien Eko and Vinda Folio dont Talitres a sorti un « deux titres » séduisant après un « post » de Vladimir Parshin (leader de Motorama) qui a séduit Sean. Quand Sean Bouchard reçoit une demande, il « essaie » d’écouter , mais, vu son emploi du temps très chargé, il a « pris beaucoupe de retard »…c’est l’occasion pour moi d’évoquer plusieurs artistes /connaissances qui aimeraient se retrouver chez Talitres…

Emily Jane White : extrait de l’album « They moved in shadow all together » / talitres 2016

 

Quand on lui demande quels sont les artistes qui ont fait ou font la fierté de Talitres, Sean Bouchard préfère, malicieusement, répondre à la manière d’un normand: « il y en a plein..mais l’artiste dont je suis le plus fier est celui que je vais découvrir « ..Il ya tout de même de nombreux artistes emblématiques du label, Motorama, Emily Jane White, Flotation Toy Warning, Stranded Horse et qui lui restent fidèles et les petits nouveaux, Raoul Vignal, Laish, Thousand et Will Samson

Thousand / 1er extrait de l’album à paraître le 9 mars chez talitres

 

Talitres et les projets et sorties de 2018...

Talitres fait paraître entre 5 et 7 nouveaux albums par an…il ne s’agit pas que de sortir un album, il faut aussi organiser des tournées, développer d’autres stratégies comme des « placements de musique », certains titres d’artistes étant « très cinématographiques ». En 2018, Talitres devrait nous offrir plusieurs albums de qualité. En Mars, c’est le nouvel album du français Stephane Milochevitch aka Thousand, avec des textes français. En Avril, 4ème album (le 2ème chez Talitres) du songwriter et multi-instrumentiste anglais Danny Green aka Laish (dont je ferai la chronique prochainement). Cette année verra aussi la sortie d’un nouvel album de Raoul Vignal, un nouveau Motorama (avant ou après l’été?) et une nouvelle sortie -remastérisée- de « Hearts of palm », l’album d’Idaho dont on attend aussi un nouvel album… Nouvelle signature aussi chez Talitres, l’auteur compositeur chanteur américain Nathan Amundson aka Rivulets. Avec Sean Bouchard, j’espère aussi que la santé de Paul Carter permettra, enfin, de revoir sur scène, Flotation Toy Warning à l’automne prochain (14 ans après leur 1er album chez Talitres et leur 1er très beau concert à Nantes/festival Soy!).

Will Samson, autre belle signature du label Talitres/ album 2017/

Merci Sean pour cette rencontre et cette plongée au coeur d’un métier difficile mais oh combien passionnant!

 

R.Missing, mon coup de coeur, avec Ypto, de l’automne 2017, tous deux                   chez Talitres.

voir mon article: R.Missing: le duo chic et choc « dark wave » de Talitres.

N’hésitez pas à jeter un oeil sur le catalogue du label Talitres!!

http://www.talitres.com/